Saint-Michel, Le Wast : Un tendre dialogue entre Orient et Occident ?

façade

Les églises romanes, en Boulonnais, comme en Pas-de-Calais plus généralement, ne sont pas fréquentes… Et pour cause, l’art gothique et sa croisée d’ogive, ses formes élancées, ses larges fenêtres et ses postures altières se sont développées très tôt, dans la région. Les édifices gothiques se substituent alors aux monuments romans, eux-même souvent bâtis à l’emplacement d’églises primitives du Haut Moyen Âge. Ce sont alors souvent des traces de ces monuments qu’on peut déceler, l’architecture gothique se développant sur les substructures romanes.

Cependant, dans la campagne boulonnaise, on peut encore observer une église romane tout à fait remarquable, de par son architecture, mais aussi parce qu’elle est devenue, en 1113, la dernière demeure de Sainte-Ide, comtesse de Boulogne, mère de Godefroy de Bouillon, chef de la Première Croisade et avoué du Saint-Sépulcre, de Baudouin de Boulogne, premier roi franc de Jérusalem, et d’Eustache, comte de Boulogne, le seul de ses trois fils à être rentré de Terre Sainte. C’est à Le Wast que se cache cette singulière église Saint-Michel, fondée à la fin du XIème siècle.

Chapiteau1

Chapiteau de colonne : le cheval portant la Croix, allégorie de la Croisade ?

Quand Ide de Lorraine, épouse d’Eustache, comte de Boulogne et fille de Godefroid II Le Barbu, duc de Basse-Lotharingie, née à Bouillon vers 1035, prend la décision de faire édifier l’église de Le Wast, ses pensées sont sans doute toutes entières tournées vers l’Orient, où ses trois fils sont partis, en 1096, libérer le tombeau du Christ.

Réputée pour sa piété, déjà, qu’elle a transmise à son fils Godefroy, sa foi prend une nouvelle vigueur. Elle se fait bâtisseuse, donnant au passage aux fondations religieuses de son domaine, les nombreuses reliques que ses fils, sur la route de Jérusalem, ne manquent pas de lui expédier.

C’est ainsi qu’à Le Wast, sur les ruines d’un premier monastère, elle fonde le prieuré Saint-Michel, placé sous la règle de Cluny, alors que Godefroy, Eustache et Baudouin chevauchent vers la Terre Sainte. Pour financer cette fondation, la comtesse n’hésite pas, alors, à revendre des biens qu’elle possède en Angleterre, par son mari Eustache, porte-étendard de Guillaume le Conquérant à la bataille de Hastings… Et c’est là, selon sa volonté, qu’elle entend trouver le repos éternel, dans sa dernière demeure.

11831443_1683715281848121_2043615429_o  Les piliers de la façade et ses monstres romans.

Les piliers de la façade et ses monstres romans.

Des trois nefs originelles de l’édifice, il n’en reste qu’une. Et du prieuré qui l’avoisinait, ne demeure qu’une arche de pierre, sur la façade de ce qui est devenu une maison aujourd’hui.
Les arcades que soutenaient les piliers romans de la façade sont aujourd’hui comblés, et les colonnes s’appuient désormais sur la façade, mais leurs ornements subsistent, sur les chapiteaux, comme autant de figures d’un livre de pierre, dont le but était autant d’émouvoir, d’effrayer et d’instruire.
Le chœur originel a disparu, et on lui a substitué une petite chapelle au XVIIème siècle, après avoir abattu les bas-côtés… Quand, en 1908, un sondage révèle les arcades, les chapiteaux et les colonnes romans, sous une maçonnerie ultérieure, la nouvelle fait sensation en Boulonnais et entraîne le classement rapide du portail, en 1910 puis de l’édifice entier, en novembre 1913.

Le portail de Saint-Michel

Le portail de Saint-Michel

Mais la pièce la plus remarquable est le portail lui-même, singulier voire unique.

Les colonnes supportent une triple archivolte. La plate-bande de l’archivolte supérieure, est couverte de chevrons. Ces trois arcades sont couronnées par une corniche, décorée d’une double rangée de pointes de diamants. Au-dessus s’élève un pignon.

*

Pignon

Au pignon, une représentation symbolique de Jérusalem ?

Le tympan de ce pignon présente un reste de bas-relief, dont il n’est guère possible de définir l’intention : Une représentation symbolique de Jérusalem reposant sur quatre colonnes ? Il serait hasardeux de l’affirmer… Mais résolument, le prieuré du Wast semble être un témoignage unique de l’influence de la Croisade sur le comté de Boulogne…

D’aucuns parlent de style byzantin, comme Henri de Laplane en 1851, mais le célèbre archéologue Camille Enlart entrevoit, dans sa forme très particulière, une parenté plus surprenante encore, et qui fait de Saint-Michel du Wast un témoin précieux de la Croisade et des échanges qu’elle engendre…

Le portail de Saint-Michel

Détail du portail de Saint-Michel

En effet, il y reconnait une réplique de Bab-El-Foutouh, au Caire, une des portes de la ville égyptienne trésor de l’art fatimide, construite quelques années avant le prieuré Saint-Michel, en 1085, avant le départ de la Croisade qui emporte au loin les fils de la comtesse.

L’hypothèse est séduisante, et moins fantaisiste qu’il n’y parait…
La Première Croisade, et les suivantes après la victoire de Saladin et la perte de Jérusalem, sont des moments d’intenses échanges, qui ne se limitent pas au conflit armé, mais favorisent la circulation des idées, des inventions, du vocabulaire, des technologies, des formes artistiques et de l’architecture. L’Occident, notamment, redécouvre ses philosophes antiques, dont Aristote, grâce à la conservation des livres par les savants arabes de la bibliothèque d’Alexandrie…

Aux points de contact de la Chrétienté occidentale et de l’Islam se développent des formes architecturales qui allient l’héritage de l’Empire byzantin, affaibli déjà par la menace turque, sensible dans les arts décoratifs et dans l’art de la coupole, les spécificités de l’architecture romane, et les influences ornementales arabes, que Camille Enlart croit ici reconnaître.
Si le cloître de Monreale en Sicile ou les joyaux de l’architecture andalouse témoignent de ces échanges et de ce dialogue entre Orient chrétien et Occident musulman, la place particulière du Boulonnais, qui a fourni à Jérusalem Godefroy son conquérant, puis son premier roi franc, en la personne du fils cadet d’Ide, Baudouin de Boulogne, ne fait aucun doute.

 La copie de Bab-El-Foutouh du Caire ?

La copie de Bab-El-Foutouh du Caire ?

En tout cas, les entrelacs et la structure décentrée des dentelles de pierres laissent entrevoir de très nettes influences orientales…
Mais par quel biais la comtesse Ide a-t-elle pu se faire l’instrument de ces échanges fructueux ? On ne peut que supposer et imaginer…
Si ses fils lui envoient régulièrement des reliques orientales, il est envisageable qu’ils aient également expédié des représentations de cette porte qui fait alors la célébrité de la capitale fatimide… A moins qu’ils n’aient envoyé au pays un architecte local : un chrétien copte d’Egypte ayant participé à l’édification de la porte cairote ?

Le puits du prieuré Saint-Michel

Le puits du prieuré Saint-Michel

Rien ne permet de l’affirmer, mais on sait que la circulation des hommes, dans un sens comme dans l’autre, était fréquente, pendant les années de la Croisade, dont les nouvelles n’arrivaient en Occident que par ces voyageurs venus des confins d’un Orient encore mythique, aux confins du monde connu…
Nul doute, en tout cas qu’Ide de Boulogne ait pu être à l’affût de ces nouvelles et des hommes qui les apportaient, alors que ses trois fils participaient à la plus périlleuse aventure de leur époque…

Mais le portail n’est pas le seul survivant de ce dialogue entre Orient et Occident… 

Des palmiers en Boulonnais ?

Des palmiers en Boulonnais ?

Deux chapiteaux, outre celui du Cheval Croisé, renforcent la certitude d’être en présence d’un édifice bâti sous l’influence de la Croisade, et nous présentent un étrange bas-relief, qu’on peut deviner être un palmier, arbre bien rare alors en Europe… 

On ne peut alors qu’imaginer les échanges entre les artistes locaux et la comtesse, au sujet de ces motifs orientaux, à une époque ou peu de gens ne voyageait si loin. A moins qu’un oriental ne se soit glissé dans l’équipe des tailleurs de pierres de Saint-Michel du Wast… Echanges houleux ? Perplexité des artistes locaux quant à ces commandes si particulières ?

La nef de Saint-Michel

La nef de Saint-Michel

Et le culte d’Ide de Boulogne est resté longtemps vivace, en Boulonnais. Le prieuré de Le Wast en fut un des centres, et chaque année, jusqu’au milieu du XIXème siècle, à la Sainte-Ide, ce sont plus de 3000 fidèles qui se rassemblaient au terme de la neuvaine de la sainte, derrière une bannière portant l’image de la comtesse et de ses trois fils.

Pourtant, au cours des siècles, dans l’oubli progressif qui nimbe les premiers siècles médiévaux, le prieuré tombe bientôt en désuétude, et en 1669, c’est un cordelier local qui s’en émeut publiquement, provoquant enfin une réaction de l’Eglise, en la personne  de Mectilde du Saint-Sacrement, prieure des Bénédictines de l’Adoration Perpétuelle du Saint-Sacrement à Paris et originaire de Lorraine, qui avertit alors la duchesse d’Orléans, Marguerite de Lorraine, laquelle organise alors le transfert des reliques de la sainte, après en avoir obtenu l’autorisation de Monseigneur Perrochel, évêque de Boulogne. Une partie des ossements d’Ide sont mis en châsse et transférés à Paris, puis envoyées à Bayeux, au début du XIXème siècle, à l’abbaye des Bénédictines, tandis que l’autre demeure à Le Wast. Une chapelle est édifiée, dédiée à Ide, aux abords de l’église Saint-Michel, où des pèlerins bien moins nombreux déposent encore des médailles et des fleurs.

Gisant de Saint Ide

Gisant de Saint Ide

*

Quoi qu’il en soit, le prieuré Saint-Michel représente sans nul doute une conversation silencieuse et recueillie entre une mère et ses fils, portant loin et haut la bannière de Boulogne et de Bouillon en Orient, dont seul l’aîné reviendra… refusant même de succéder à son jeune frère Baudouin et de ceindre la couronne de Jérusalem. 

Lieu d’un dialogue fervent, mais tendre et inquiet, entre Orient et Occident, où Ide de Boulogne et de Bouillon décide d’attendre, les mains croisées, le jour du Jugement, délaissant la cité de Boulogne pour un petit village du Boulonnais.

gisant2

Publicités

4 réflexions sur “Saint-Michel, Le Wast : Un tendre dialogue entre Orient et Occident ?

  1. Bel article, se basant sur une grande Histoire. Il est rare, voire exceptionnel, de trouver dans une commune rurale une église si ancienne, et si riche de représentations, d’Histoire, de témoignages du temps et des gens qui sont passés… si bien conservée, ou restaurée, réparée. Le lieu est émouvant.

    Aimé par 1 personne

  2. un grand merci pour ces photos et précisions: ce fut pour moi le seul moyen de retrouver la trace d’Ida, comtesse de Boulogne (1040-1113) et de sa fondation à Vasconvilliers ou Wast pour préparer un cours à partir de sa Vita.

    Aimé par 1 personne

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s