1930, la dernière visite de la Veuve à Boulogne.

Paul Dufour, photographie du livret militaire.

Paul Dufour, photographie du livret militaire.

Aujourd’hui, c’est une sombre histoire que nous vous contons, les Moussaillons ! Et là, pas de jument maléfique ou de légendes nées dans la nuit des temps, ni de noir pirate, ou d’épidémie zombie médiévale ! Non…
Aujourd’hui, nous vous racontons une histoire vraie, et elle n’est pas moins terrifiante que les précédentes ! N’en sommes-nous pas friands, d’ailleurs, comme l’étaient nos aïeux des histoires à faire peur, les soirs d’hiver, pendant la veillée ? Celle-ci est vraie, cependant…

Merci à Christophe Dufour, qui, répondant à notre appel participatif, nous a transmis le résumé de cette affaire sinistre, afin de nous rappeler pour qui, pour la dernière fois, la Veuve à la lame aiguisée vint à Boulogne accomplir sa sinistre besogne…

Nous la connaissons, la Veuve, elle fait partie des mythes nationaux !

Expédiant ad patrem les ci-devants nobles et roi, raccourcissant les plus ardents de nos révolutionnaires, décoiffant à peine les assassins dandies, et tranchant la tête d’un grand nombre d’innocents,aussi…

Elle est le symbole de temps où le rôle de la justice était de faire expier, plus que de protéger la société, et où, dans le souci de faire des exemples à grand renfort de têtes roulant dans la sciure, elle répondait à la barbarie par une autre barbarie… Et avec le sens du spectacle, qui plus est !

Avant même la chute de l’Ancien Régime, sous l’influence des Lumières, l’heure est à la remise en cause des supplices abominables que subissent les condamnés à mort, selon une échelle de douleur correspondant à la gravité de leur forfait. Le crime de blasphème, notamment, était l’un de ceux qui appelait immanquablement aux plus subtiles tortures… Ne nous y trompons pas, ce sont des siècles où règne la violence, soutenue par l’arbitraire.

Ainsi, quand Joseph Ignace Guillotin, met au point sa machine à  décoller, est-elle perçue comme un progrès pour l’humanité, au regard des pratiques qui l’ont précédée. Ce n’est pas un hasard si ce député constitutionnel participe au collège qui rédige en 1789 la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen !

« Avec ma machine, je vous fais sauter la tête en un clin d’œil, et vous ne souffrez point.»

La loi du 3 juin 1791 inaugure une période de presque deux cents ans de carrière pour la Veuve.
La tête de Collenot d’Angremont, ancien précepteur de Marie-Antoinette, puis secrétaire du roi de Pologne, royaliste et contre-révolutionnaire, accusé notamment d’avoir organisé des bandes afin de noyauter et de faire dégénérer les manifestations, est la première à tomber, au soir du 21 août 1792, place du Carrousel à Paris, selon le nouveau procédé.

Les décapitations sont des spectacles recherchés, et au plus fort de la Terreur, quand la France révolutionnaire est assaillie de toute part par les armées des vielles monarchies européennes, craignant la contagion insurrectionnelle, on la promène dans tout Paris : Les habitants, en effet, finissent pas se plaindre de l’odeur du sang, et d’un spectacle lassant, dont l’acteur principal est toujours Charles-Henry Sanson, le « barbier national » !
Les femmes ne sont pas les dernières au spectacle macabre ! Les Tricoteuses et les furies, surnommées aussi les lécheuses de guillotine, sont celles qui, parmi les Sans-Culottes, sont remerciées de leur ferveur révolutionnaire en obtenant des places de choix aux exécutions capitales… La Place de la Révolution est devenue « la Place Rouge » !

« Sainte Guillotine, protectrice des patriotes, priez pour nous ;
Sainte Guillotine, effroi des aristocrates, protégez-nous ;
Machine aimable, machine admirable, ayez pitié de nous ;
Sainte-Guillotine délivrez-nous de nos ennemis… »
Parodie des Litanies de la Sainte-Vierge, connue sous le nom de Litanie de la Sainte-Guillotine, 1793.

*

Paul Dufour, photographie du livret militaire.

Paul Dufour, photographie du livret militaire.

Mais venons-en au dernier passage de la Veuve à Boulogne !


Qui est Paul Dufour ? Est-il le monstre que la presse, déjà, se plait à décrire avec force de détails sanguinolents ?

C’est une bien sombre affaire, en vérité…

A Radinghem, le 21 juillet 1929, l’ancien maire, en promenade fait une bien macabre découverte… En présence du médecin, des gendarmes et du fossoyeur, le sac, au pied d’un chêne, est ouvert : on y découvre une femme en quarante morceaux…

*

Certes, dans ce petit village du Montreuillois, cent-cinquante habitants alors, où tout se sait, on avait bien remarqué la disparition de Marie Huguet, qui n’est guère appréciée de ses concitoyens… Réputée revêche et avare, une vraie « carogne », comme on dit ici, elle ne jouit pas d’une réputation de bonne femme. On la sait riche à millions, dissimulant lingots d’or et titres boursiers…

Et l’enquête avance rapidement, sur la foi d’un témoignage. Marie Huguet aurait déclaré à un habitant, vers le 15 mai, sans que la date soit clairement établie, qu’elle se rendait chez Paul Dufour, veuf et ancien Poilu de 14-18, père d’un petit garçon. Marie est en colère ! Paul lui doit 375 francs, une somme rondelette à l’époque…
« Si je ne reviens pas, il m’aura fait un mauvais coup », aurait-elle ajouté…

On ne sait trop, à ce stade de l’histoire, de quel genre de « coup » parlait Marie, en vérité, puisqu’il semble qu’elle harcelait Paul Dufour dans le but de se faire épouser… Les habitants, avides de ragots l’assurent, et Paul confirme avoir refusé l’offre de la veuve, en raison de la différence d’âge. Mais passons !

Paul Dufour est arrêté, avoue son crime au bout de quelques heures d’interrogatoire, et dénonce son complice, Eugène Truitte, un cultivateur, père de six enfants… Les deux hommes sont écroués à la maison d’arrêt de Boulogne, place des Quatre Moulins.

(Couverture du Petit Parisien, début XXème.)

Et la presse, déjà, joue son rôle sensationnaliste : Le coup fatal a été porté par Paul, à l’aide d’une bûche, pendant la dispute… Les deux hommes auraient tenté de faire manger la Marie par les cochons, et devant leurs réticences, seraient passés au choix de la hache et de la serpe, pour se débarrasser du corps de la fortunée. Autant en emportent les ventes !!!

Au procès, ni la préméditation ni le mobile du vol ne sont retenus contre les deux hommes, défendus par Maitres Sergeant et Dupont.
Mais, à Arras, le 18 décembre 1929, aux Assises du Pas-de-Calais, au terme de 35 minutes de délibération, le jury rend son verdict, et c’est la peine capitale. Dufour et Truitte sont jugés coupables d’assassinat sur la personne de Marie Huguet, sans qu’aucune circonstance atténuante ne leur soit accordée.

 » En conséquence, la Cour condamne les sus-nommés à avoir la tête tranchée sur la place publique de Boulogne sur mer … »

 Les pourvois en cassation sont rejetés en février 1930, et les tentatives de Dufour de se faire passer pour fou, au fond de sa prison, échouent… Truitte, en revanche, qui n’a cessé d’affirmer qu’il n’a pas porté de coups à la victime, est gracié par le Président Gaston Doumergue, le matin même de son exécution !

(Emile Friant, La Peine Capitale ou l’Expiation, 1908, Art Gallery, Hamilton, Ontario.)

La Veuve est arrivée, la veille, par le train, de Reims, où elle vient juste de servir à décapiter un assassin d’enfant. 

La funeste cérémonie peut commencer…
Toute la liturgie en est codifiée, jusqu’au moindre détail et ne varie jamais.

Les  « Messieurs du petit matin » se lèvent tôt, au soleil printanier, ce 9 mai 1930…

Célèbre, le bourreau est Anatole Deibler, l’Homme aux Quatre Cents têtes, appartenant à une dynastie de Barbiers de la République, qui, dans sa longue carrière, a fait tomber la tête de Landru…
Il a déjà exercé deux fois à Boulogne, et 1913 et en 1920. Dufour est le 229ème duquel on lui confie le destin de la tête. A l’hôtel du Bras-d’Or, il se repose avant sa journée de travail.
A deux heures trente du matin, sous son regard expert, on assemble la machine et on en vérifie le mécanisme et la lame…

Les avocats du condamné,  le directeur de la prison, le juge d’Instruction, le commissaire, le greffier et l’aumônier sont de la procession. A 4h du matin, on réveille Dufour. Dormait-il d’ailleurs ? En règle générale, les suppliciés ne sont pas avertis du jour exact de l’application de la peine…

(Anatole Deibler, le bourreau aux 400 têtes, en 1900.)

Le rituel s’accomplit alors ! 

« Levez-vous, préparez-vous à mourir. » 
« Avez-vous quelques vœux à formuler ? » 
« Si vous avez des révélations à faire, Monsieur le Juge d’Instruction est là pour les recevoir. » 
« Si vous voulez rester quelques instants avec monsieur l’Aumônier, nous allons sortir. »

Après la brève confession, on procède à la toilette du condamné… Les cheveux sur le cou sont rasés, on le vêt d’une camisole.
Il peut écrire une dernière lettre à sa famille, boire un verre de rhum et fumer une cigarette…
L’aumônier brandit le crucifix sur le chemin funèbre qui mène à l’échafaud, afin de cacher au condamné l’objet de son supplice.
Puis ses chevilles sont liées, et ses mains dans le dos. Au dernier moment, poignets et chevilles seront attachés ensemble, rendant tout mouvement impossible.
Entravé, le condamné sort dans la cour de la prison, par le chemin le plus court, et on le hisse, saucissonné, sur la planche, avant de rabattre le châssis en demi-lune qui maintient la tête prisonnière.
Dans un sifflement sinistre, le couperet tombe… 

 » Dufour a expié son forfait Boulogne-sur-Mer, 9 mai . Ce matin, au petit jour, s’est joué le dernier acte de la tragédie de Radinghem. On se rappelle que les deux assassins de Mlle Marie Huguet : Truitte et Dufour, avaient été condamnés à la peine de mort.
Avant 4 heures, M. Rouquet, procureur de la République, pénètre dans la prison et annonce à Truitte qu’il a été gracié. Ce dernier alors déclare : – J’ai communié. Devant Dieu, j’affirme que je n’ai pas frappé Marie Huguet. J’ai eu tort simplement de partager avec Dufour l’argent et les titres qu’elle possédait.
Dans la cellule voisine, M. Rouquet éveilla Paul Dufour. – Je mourrai avec courage, dit le condamné. Et Truitte, que devient-il ? Le procureur répondit que le Président de la République n’avait pas encore statué sur son sort. Le criminel entendit alors la messe. Il fuma une cigarette et but un verre de rhum,
Il manifesta le désir de voir la photographies de son fils, âgé de dix ans. Il l’embrassa longuement et la plaça sur sa poitrine. Les aides, qui avaient achevé la toilette, emmenèrent alors le meurtrier qui, en sortant de prison, frissonna en apercevant la sinistre machine que l’abbé Boulanger cherchait à lui cacher. Un instant plus tard, Dufour avait expié. »
Le Petit Parisien, n° 19 429, 10 mai 1930.

*

Paul Dufour, assassin, dernier guillotiné de Boulogne, portait  sur son cœur, la photographie de son fils de dix ans…

Les Vigies de La Hune

 » La porte du tombeau ne s’ouvre pas en dedans. »

Victor Hugo, Le Dernier Jour d’un Condamné, 1829.

*

Et en cadeau, les Moussaillons :

*

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2 réflexions sur “1930, la dernière visite de la Veuve à Boulogne.

  1. Excellent article, qui ne tombe pas dans certains travers difficiles à éviter. Je sais qu’un version mobile de la veuve a existé pendant la Guerre contre les Chouans, et on peut certainement apprendre plein de choses encore sur la guillotine… mais savoir qu’elle n’officie plus n’est pas pour me déplaire. C’est, somme toute… une très bonne histoire.

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