La Madeleine, quartier des ladres.

La maladrerie de la Madeleine en 1932 (Bibliothèque des Annonciades, réf. A 0110836)

La maladrerie de la Madeleine en 1932
(Bibliothèque des Annonciades, réf. A 0110836)

Être lépreux à Boulogne au Moyen Age, c’est immanquablement être exclu de la société des vivants pour rejoindre l’antichambre de la mort, et finir sa vie dans le quartier de La Madeleine, à Bréquerecque, où l’on trouve aussi le gibet, offrant le spectacle des pendus se balançant au vent, au bout d’une corde…

C’est vivre, comme tous les malades, appelés ladres ou mézeaux, de la France médiévale, dans un quartier nommé La Madeleine, puisque Sainte-Madeleine est la patronne des cordiers, et que cette activité est volontiers dévolue aux lépreux.

Une fois leur mal identifié, commence pour les malades, une longue agonie, pendant laquelle ils sont tenus à l’écart des vivants, sévèrement cantonnés dans des maladreries, qu’on nomme aussi lazarets, en souvenir de Lazare, ressuscité par le Christ. La vie, cependant, s’organise et continue, dans ces quartiers d’intouchables, enterrés avant que d’être morts…

Peut-on parler d’épidémie de lèpre ?

« Lorsqu’il paraîtra sur la peau une couleur blanche, que les cheveux auront changé de couleur, et qu’on verra même paraître la chair vive, on jugera que c’est une lèpre très invétérée. » (La Bible, Lévit. XIII, X, 11)

Cette maladie infectieuse, due à une bactérie proche de l’agent infectieux de la tuberculose, Mycobacterium leprae, effraie. Ses symptômes en effet ruinent l’apparence des victimes, touchant les nerfs périphériques, les muqueuses, et la peau, provoquant des lésions qui justifient largement l’expression « être rongé par le mal »… Et si elle est en réalité très peu contagieuse, sa progression engendre une terreur irrépressible.

Présente en Europe dès l’Antiquité, peut-être véhiculée par les soldats d’Alexandre le Grand, de retour d’Asie, mais plus sûrement d’Afrique de l’Est, comme permet de l’affirmer désormais l’étude du génome de la bactérie.

Toujours est-il que les Croisades provoquent son expansion en Europe, en ce début de XIIème siècle… Et les Croisés qui ne se sont pas installés en Terre Sainte, au service de Godefroy de Bouillon, puis de son frère Baudouin, premier roi de Jérusalem, tout deux fils de la comtesse Ide de Boulogne, reviennent au pays, malades parfois…

Cette propagation provoque la multiplication des maladreries dans tout le royaume, et même la création d’un ordre hospitalier et militaire, l’Ordre de Saint-Lazare, en 1119, dont les moines-soldats se consacrent à la fois à la défense de la Terre Sainte et aux soins des ladres.

Vue intérieure de la chapelle de la léproserie, à la fin du XIXème siècle. Dessin de Camille Enlart

Vue intérieure de la chapelle de la léproserie, à la fin du XIXème siècle. Dessin de Camille Enlart

A Boulogne, la maladrerie est sans doute fondée au XIème siècle, comme le conclut l’archéologue boulonnais Camille Enlart, mais les circonstance de cette fondations sont mal connues.
Elle prend place, à l’écart de la ville, le long de la route qui mène à Paris, dans ce quartier de Bréquerecque, qui fut la basse ville de Bononia la Romaine, mais devient, au Moyen Age, avec le retrait de la mer et l’ensablement de l’estuaire, une zone marécageuse et insalubre.

Dans les premiers temps de cette épidémie, les victimes ne sont pas encore totalement exclues. Dans les chartes des villes, on leur octroie les droits de se marier, d’hériter, d’acquérir; d’ester en justice, d’exercer le commerce, y compris celui de la nourriture. Mais peu à peu, la peur de cette maladie, qui ronge et défigure, est à l’origine d’un véritable enfermement des ladres.

Deux lépreux secouant leur crécelle. Barthélémy l'Anglais, Livre des propriétés de choses, France, fin du XVe siècle Paris, BnF, département des Manuscrits, Français 9140, fol.15v.

Deux lépreux secouant leur crécelle.
Barthélémy l’Anglais, Livre des propriétés de choses, France, fin du XVe siècle
Paris, BnF, département des Manuscrits, Français 9140, fol.15v.

La grande exclusion

Au Moyen Age, en effet, on ignore tout des modes de transmission des maladies, et toutes ont une odeur de soufre… Ne sont-elles pas des manifestations d’infamie, des punitions divines pour des péchés commis par les malades, voire par leurs ancêtres ? Les malades sont alors peu à peu rejetés et confinés dans l’antichambre de l’enfer, riches et pauvres égaux.

A l’époque où l’Église invente le Purgatoire, les lépreux, eux, y entrent de leur vivant… Léproseries, ladreries, maladreries, maladières, misellaria, mézelleries, lazarets ouvrent dans toutes les villes. On ne dénombre pas moins de 2000 établissements, dans le Royaume de France, une dizaine dans le Boulonnais, nommés La Madeleine, le plus souvent !

Et pour les malheureux qui ne vivent pas en ville, ce sont les bordes, des logis de fortune souvent, qui sont aménagés à l’orée des forêts ou le long des chemins menant aux villages et aux bourgs.

Être lépreux, c’est en effet subir avant l’heure, une véritable mort civile. Peu à peu, pour marquer ce passage précoce du lépreux dans l’autre monde, se développent des rituels religieux qui glacent le sang !

Il s’agit d’abord de reconnaître les malades, à leurs lésions, au timbre de leur voix, à la rareté de leurs cheveux, mais surtout à l’anesthésie progressive de leurs extrémités, à l’aide d’une aiguille… Puis est donc prononcée la sentence d’enfermement. Après une messe funèbre, le ladre, dissimulé sous un linceul, est conduit en procession à la maladrerie ou dans la borde . Et là, agenouillé, il reçoit sur la tête une pelletée de terre, tandis que le prêtre le déclare mort au monde. Ses héritiers, s’il en a, entrent d’ailleurs immédiatement en possession de ses biens.

Désormais, il doit arborer la robe de ladre et des sandales, porter une écuelle de bois, agiter une cliquette ou crécelle dès qu’il approche des bons vivants. Il ne peut plus entrer dans aucun édifice religieux, puisque ce n’est pas la place des morts, ni même dans une taverne ou dans un moulin, ni sur un marché. Il doit boire aux puits ou sources réservés. Pour parler à un vivant, il doit se mettre sous le vent, afin que les miasmes de son souffle ne puisse atteindre son interlocuteur.

A ces règles strictes, les ladres de La Madeleine sont soumis. Et leur vie de parias s’organise loin des murs de la ville, dans une cour entourée d’une enceinte, où l’on dénombre une douzaine de logettes destinées aux malades, des logis pour le chapelain, l’aumônier et le sacristain, et la chapelle, seul lieu de culte dans lequel ils sont autorisés à prier pour leur délivrance prochaine. En tout cas, c’est ainsi que le lieux fut reconstruit, en 1557, après sa destruction par les Anglais, entre 1544 et 1550.

Et pour puiser de l’eau, ils doivent se rendre à la fontaine qui porte toujours leur nom aujourd’hui, la fontaine des ladres, située avenue John Kennedy. Ce n’est plus qu’une dalle de métal, au-dessous d’une plaque qui en rappelle l’usage. Mais de nombreux boulonnais vont encore y puiser de l’eau pour les tâches domestiques ou les jardins…

La fontaine des Ladres

La fontaine des Ladres

Ce n’est qu’en 1693, la lèpre ayant presque disparu, qu’un Arrêt du Conseil du Roi du 16 novembre prononça la suppression de la maladrerie et l’annexe à l’hôpital Saint-Louis, fondé un an plus tôt par lettre-patente de Louis XIV.

Et vous ne trouverez plus de traces de notre léproserie, aujourd’hui. Les derniers vestiges, qui subsistent encore aux lendemains de la Seconde Guerre Mondiale, ont été rasés lors de la construction de l’actuelle gare.

En 1873, le Norvégien Armauer Hansen découvre l’agent pathogène de cette maladie, et dès 1923, la troisième Conférence internationale sur la lèpre organisée à Strasbourg, dont le secrétaire général, Émile Marchoux préconise l’humanisation des léproseries. Et enfin, dans les années cinquante, le traitement aux sulfones est expérimenté, permettant l’éradication de la lèpre dans de nombreux pays.

Cependant, le français a gardé un mot qui lui vient de l’époque du grand enfermement des lépreux… Du terme « borde », ces cabanes réservées aux ladres, vient le mot bordeau, qui a donné lui-même naissance à « bordel »… Non que les lépreux aient développé ce type de commerces, mais comme eux, les prostituées, criminalisées également, vivaient souvent exclues, dans des huttes isolées et sordides, puis parquées dans certains quartiers des cités et enfin dans des établissements réservés…

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8 réflexions sur “La Madeleine, quartier des ladres.

  1. […] Tandis que le duc du Norfolk met le siège devant Montreuil, celui du Suffolk, Charles Brandon, assiège Boulogne, avec 16 000 hommes. Inlassablement, pendant des semaines, et sous l’œil d’Henri VIII, qui a pris la direction du siège, les Anglais bombardent la ville haute, après avoir détruit une grande partie des faubourgs, et notamment la maladrerie de la Madeleine. […]

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