L’équipage du bateau n°101, d’Ernest Deseille. (Article déconseillé aux Equihennois !!!).

1 bateau

En 1884, Ernest Deseille fait paraître un Glossaire du Patois des Matelots Boulonnais, paru aux éditions Alphonse Picard, à Paris. Cependant, loin d’être simplement une étude du patois spécifique aux milieux de la marine, son ouvrage constitue également un témoignage précieux de la vie des matelots de Boulogne, en cette fin du XIXème siècle, qu’il fonde sur l’observation de l’équipage du « bateau n° 101 »… Dans ce texte introductif, rédigé en 1883, avec tendresse et humour, c’est tout un petit peuple de la mer qu’il décrit, brossant une galerie de portraits, tout en nuances et hauts en couleurs. Découvrons cette société dont l’empreinte peut encore se lire dans nos habitudes boulonnaises, pourvu qu’on y prête un peu attention…

Certes, Ernest Deseille (1835-1889) porte sur les marins le regard d’un homme instruit, fils de boulanger et boulanger lui-même, puis employé de la commune, où il finit archiviste de talent et membre de la Société Académique. Il n’appartient pas au monde qu’il décrit.

Mais il a le mérite de le faire sans condescendance, avec bienveillance, voire admiration, bien méritée au vu des conditions pénibles de travail et de vie des marins et de leurs familles…

Avant de se lancer dans le glossaire à proprement parler, il plante le décor de ce parler si particulier, qui ne ressemble pas à ceux de l’intérieur des terres. Les côtiers constituent une entité bien particulière, et ce partout dans le monde. Vivre avec l’horizon à portée de regard, c’est être d’une autre trempe…

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2 rue Machicoulis

« Comme les amphibies, le matelot niche à terre. Nid d’aigle en haut d’un rocher voisin de l’eau, le quartier marin ne ressemble à nul autre. ».

Du pittoresque quartier des marins, Deseille nous fait la visite guidée : de très forte densité, où les maisons s’ouvrent sur des pentes vertigineuses, à l’image des fameux escaliers de la rue des Mâchicoulis, encore « rue des Cent-Huit », à l’époque, dans un quartier qu’on appelle encore communément « Baston ».

Dans ces rues, on ne se sent pas encore tout à fait sur terre, au milieu des filets suspendus à des mats, et où la vie, ouverte sur l’extérieur, est intensément animée, avec des margats partout.

En cette fin de XIXème siècle, la croissance démographique est explosive ! Enfin, sur une fratrie de sept ou huit enfants, on peut espérer en garder la quasi-totalité en vie jusqu’à l’âge adulte, après des siècles de chagrins et de cimetières des innocents !

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2 bateau « Le bateau, Voilà la vraie demeure du matelot ! Avec quel amour il a veillé à sa construction ! »

Autre décor incontournable, le bateau est presque un lieu de vie, lui aussi.

Pour sa construction, dans les chantiers navals de Capécure ou d’Etaples, le charpentier prend soin de frapper le premier clou en l’entourant d’un ruban un petit ruban rouge, et avant la mise à l’eau, le navire est déjà copieusement arrosé par l’équipage !

Puis vient le moment de son baptême… Même en ces temps de déchristianisation, on reste religieux, dans le quartier des marins. Le curé est appelé au berceau des bateaux, qui reçoivent un parrain et une marraine, comme un enfant. Au cours de la cérémonie, on distribue des dragées de sucre colorées…
Et pendant des siècles, jusqu’au détour du XXème, ce sont des noms de saints ou d’invocations divines qu’on leur attribue : Notre-Dame-de-Boulogne, Tout-à-Jésus-et-à-Marie, La Providence…
Quand on sait qu’on ne peut pas se fier aux éléments, on s’en remet à Dieu !

A bord prend place « une statue de la Madone, celle d’un saint, ou un crucifix, une branche de buis bénit »… Et au-dessus du gouvernail, par la force des superstitions, un fer à cheval, tandis que prononcer le mot « lapin », à bord met tout un équipage en danger… Pour sa première sortie, face au Calvaire sur la falaise, le patron prononce, casquette à la main, un Pater Noster.

« Toutes les précautions sont prises pour naviguer sur une batiauwe du bon Dieu, et non pas sur un mécant morciau d’bos ».

Cependant, l’affirmation de la République, par ses symboles et ses mythes, engendre aussi, dans ce domaine, de nouvelles pratiques ! Il y a aussi des bouffeurs de curés, chez nos marins. On voit alors apparaître des navires baptisés « Le Progrès » ou encore portant des prénoms féminins, des « Hélène », des « Alice » ou des « Belle Gabrielle »…

La chapelle du Calvaire des Marins.

La chapelle du Calvaire des Marins.

Mais pour tous, la même question se pose aux femmes et aux enfants restés à quai :

« Reviendront-ils ? Ces femmes, ces filles auront-elles les angoisses dont on est trop souvent témoins, alors que la cloche d’alarme avertit que des marins sont en danger, alors que les falaises et le rivages sont envahis par les familles inquiètes […] Étonnez-vous que les genoux plient, que la prière et les vœux sollicitent l’assistance du ciel !»

« Avant d’affaler à bord (descendre dans le bateaux, le patron cherche des avertissances dans l’état du ciel. »

On interroge la lune, on écoute les cris des mouettes, les « miaules » , puis l’équipage peut monter à bord. Encore en cette fin de XIXème siècle, c’est une vraie famille, sont les membres sont parfois liés par des liens de sang, et dont le père est le patron, la mère, la « dame de bateau », tandis que l’armateur veille au grain. Chevilles ouvrières de cette famille, les compagnons, les femmes du bord et les mousses sont successivement décrits par Deseille.

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Margats

Les Mousses ? Des margats qui grandissent vite !

A propos des mousses, c’est d’un véritable apprentissage de l’indépendance qu’évoque l’auteur. Certes, l’école est obligatoire jusque 13 ans, et les parents d’antan ne sont pas moins vigilants qu’aujourd’hui, mais la marmaille sait être autonome.

« L’enfant poussera au grand air de la rue où il se roulera, le plus tôt possible, se traînant d’abord à quatre pattes jusqu’au ruisseau, pour s’émanciper bientôt avec ses jambes dégourdies, jusqu’à faire des fugues d’une journée entière pendant laquelle il se nourrira par la grâce de Dieu. »

Avant même la fin de sa scolarité, le mousse est emmené en campagne, vers l’âge de 7 ans. La dureté du traitement de ses aînés est volontaire. Il faut bien qu’il ne « dérace » pas, et qu’il soit digne, un jour de l’héritage… Et son salaire est alors fixé en fonction de son mérite, calculé en proportion de celui des adultes, jusqu’au moment où il se met à courtiser une jolie matelote. Assez rares sont les naissances illégitimes. On se marie tôt, dans un monde où tout se sait ! Et « on s’en va à dorlots », acheter bagues, boucles d’oreilles, bijoux pour la future.

« Mais… Fréquemment, avant de devenir servicier, il est père de famille. Les mariage, obligatoire en pareil cas, doit devancer le départ. L’amant qui, après avoir rendu mère une jeune fille, chercherait ailleurs, n’en trouverait plus une pour l’écouter : – Va soigner ten bâtard ! Va fruquer ten warrat ! Lui répondrait-on. »

La mariée n’est pas en blanc, le matin du grand jour, elle porte le costume traditionnel et son mantelet de drap noir..

Rue du Machicoulis

A 18 ans environ, on devient compagnon !

« Les compagnon a, jusqu’à nos jours, maintenu dans son intégrité l’association de la famille primitive des hommes de proie, rebelles à l’esclavage du travail sédentaire ; il a conservé les rudes qualités des anciens rois de la mer, ses ancêtres. […] Les héros légendaires des courses, les pêcheurs d’hommes, c’étaient des compagnons devenus pirates. »

Cependant, Ernest Deseille prend soin de distinguer aussi les différents marins de la Côte d’Opale.

Selon lui, au Nord de la Liane, à Wimereux, Ambleteuse, c’est le domaine des paysans-matelots, conservant souvent une activité agricole en même temps, tandis qu’au Sud, du quartier de Châtillon à Etaples, on est tout entier tourné vers la mer. Certes, il ajoute à cette analyse des éléments « raciaux »… En cette fin de XIXème siècle, ce n’est pas exceptionnel ! Pour justifier la colonisation, Jules Ferry lui-même évoquait le devoir des « races supérieures » sur les « races inférieures »…

« L’Enquihennois est aussi un paysan-matelot ; il cultive ; il a l’accent plus rude mais il zézait moins que le ¨Portelois. Le type primitif de la race se reconnaît en lui ; il y a si peu d’années qu’Equihen est sorti à demi-civilisé du long isolement où l’âpreté du sol le maintenait. Au siècle dernier, ce hameau, qualifié de République d’Equihen, échappait à tout impôt par sa misère et justifiait le dicton : « Où il n’y a rien, le roi perd ses droits ! » Les habitants, espèces de sauvages, vivaient on ne sait comment, de ce que la mer apportait, poissons ou épaves. Un naufrage était une aubaine ; on allumait des feux sur les rochers pour attirer les vaisseaux qui s’y brisaient et sur lesquels ils s’abattaient comme des oiseaux de proie ».

Pas encore des attractions touristiques...

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Les Equihennois d’aujourd’hui apprécieront !

En tout cas, nous avions décrit ici la grande indigence des marins d’Equihen, contraints de vivre dans les fameuses Quilles-en-l’Air, ces coques de bateaux qui abritent les plus humbles d’entre eux.

Et, selon Deseille, ce qui ne manquera pas d’intéresser les amatrices (et les amateurs), les plus beaux sont incontestablement les Portelois, tandis que les Audressellois sont plus lourds de forme et ont « moins de génie ».

(L’auteure de cet article prendra garde à ces recommandations, NDLR)

Après ces appréciations très partiales, il faut en convenir, Ernest Deseille brosse des portraits de marins :

  • « Le servicier », qui effectue son service militaire dans la marine,
  • « L’interpide », qui n’a peur de rien, même s’il a perdu son propre père en mer, parfois.
  • « Le bon zigue », le boute-en-train, toujours d’excellente humeur.
  • «Le répilleux », toujours « mécontent et soupçonneux », changeant souvent d’équipage,
  • « Le zaloux », qui sable l’entrée de sa maison après avoir enfermé sa femme.
  • « Le loustic », « comédien qui s’est trompé de planches ».
  • « Le ladadious », toujours malade et plaintif.
  • « Le licheur », qui prend la part de l’absent et dont on se débarrasse aussi vite que possible.
  • « Le dur à cuire », toujours pieds nus, par tous les temps !
  • « L’viu », qui « geint toujours », privilège de l’âge !
  • « Le cambusier », qui cuisine pour tous, fonction hautement stratégique.

4 Matelotes Et puis, il y a les femmes du bord, pêcheuses de moules, ouvrières de salaisons, arvindeuses eud’pichons.

« A elle de tout prévoir ; car son homme ne sait que gagner de l’argent à la mer. A terre, c’est eine poire molle. A elle de défendre ses intérêts auprès de l’armateur ; à elle de ramender les filets ; à elle de pourvoir à tout. […] Tant mieux si elle peut devenir une arvendeuse ed pisson par les rues. Rien ne la rebute, elle s’ingénie de toutes les façons. […] Tout pour son homme ! Et que d’inquiétudes lui donne son métier hasardeux ! »

Certes, Ernest n’accorde pas à toutes les femmes de bord les mêmes qualités, allant jusqu’à dire que les Equihennoises sont des femmes depuis peu, puisqu’elles étaient « jadis, un être quelconque, dont le sexe ne pouvait se deviner à l’extérieur » !

Les Equihennoises d’aujourd’hui apprécieront aussi !!!

Les Porteloises sont callypiges et ont des jambes bien faites !

La Boulonnaise est « disputeuse à fendre la tête, colérique et le cœur sur la main. », « bonne comme du bon pain et mauvaise comme la gale ».

« Cette exagération, la matelote la porte dans le bien : Elle a la bonté du cœur, la charité. Elle ne peut voir pleurer un enfant. Souvent, elle s’interpose entre les délinquants et la police, donnant toujours raison aux premiers… lorsqu’ils sont pris. Elle recueille les vieux parents, les orphelins de sa famille, et ceux qui n’ont pas de famille. Elle se retire littéralement le pain de la bouche pour les nourrir et pourtant, elle est à s’gueule comme pas une, adorant les friandises, surtout les petites tartes de trois sous, auxquelles elle consacre ses bénéfices d’extra. »

Un peu à part, la dame du bateau règne sur son monde et gère les moindres détails de l’approvisionnement, véritable femme d’affaires. Elle négocie avec l’armateur, préside la vente des lots à la criée, « prélève l’impôt du pauvre », cette part destinée aux veuves et aux orphelins. Nées très humbles, parfois, filles de mousses, elles finissent parfois femmes d’armateurs.

patron Puis, patriarche de la famille, le patron est « après Dieu, maître absolu de son bateau et de ses hommes, sur lesquels il a l’autorité d’un capitaine ».

C’est lui, prestige oblige, qui tient la barre à la sortie et au retour au port, mais aussi dans la tourmente. Mais ce monarque absolu ne peut tenir s’il ne sait se faire aimer de son équipage…

Enfin, l’armateur, quant à lui, parfois ancien patron, ancien compagnon, ancien mousse, ne va plus à la mer, pour accéder à cette petite bourgeoisie ambitieuse et conquérante du siècle des capitaines d’industrie…

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Alors, Ernerst Deseille se lance dans son glossaire du « Langaze dé l’Burière »… Mais de ce patois si particulier, nous parlerons dans un autre article ! Quelques exemples, quand même, les Moussaillons ? D’accord ! Mettons-nous l’eau (de mer) à la bouche !

  • « Aller dehors », c’est sortir du port !
  • « Amarre ! », signifie « Arrête ! »
  • « Rester à Baston », c’est vivre dans le quartier de Boston, dans la rue des Cent-Huit escaliers, par exemple…
  • « Être bordé au vent », c’est être de mauvaise humeur.
  • « Caresser l’frimousse », ce n’est pas un geste tendre, c’est donner une bonne claque !
  • « Etre dégrééye », c’est se trouver honteux et nu, comme un bateau sans ses grééments.
  • « Driver », c’est dériver, aller bien mal, être à l’agonie…

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Mais, nous reviendrons sur ce riche vocabulaire et surtout les locutions qui rappellent toujours que la mer est là, toute proche !

Et vous savez quoi ? L’ouvrage d’Ernest Deseille est consultable en ligne ! ICI ! Photo A.S.L.

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4 réflexions sur “L’équipage du bateau n°101, d’Ernest Deseille. (Article déconseillé aux Equihennois !!!).

  1. Je l’ai lu, ce glossaire, il y a longtemps. On peut le consulter en ligne( j’espère qu’on le peut encore ), ou à la Bibliothèque Municipale des Annonciades, par exemple. Vous qui vous intéressez aux gens, à la vie, et à la lecture, vous ne pourrez être déçu par cette étude de population. J’en ai encore un souvenir attendri à la lecture de cet excellent article. Bravo.

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