Zoom sur… Sainte-Godeleine à Wierre-Effroy.

La chapelle Sainte-Godeleine à Wiierre-Effroy.

La chapelle Sainte-Godeleine à Wiierre-Effroy.

La chapelle Sainte-Godeleine, à Wierre-Effroy, et la source miraculeuse qu’elle abrite sont encore très fréquentées. Certains viennent de loin pour boire les eaux de la sainte franque, vénérée également en Flandres et en Artois, et dont l’histoire est très révélatrice des efforts de l’Eglise, aux détours des Xème et XIème siècle, pour faire du mariage un sacrement, au lieu d’une alliance privée et stratégique.

Revenons sur la légende de Godeleine, et ce qu’elle cache… Il y est question de violences conjugales, de maladie, de génétique, de généalogistes, et d’anciens dieux oubliés.

L’histoire de Godeleine (Godelive en réalité) n’est certes pas très gaie… Cette « aimée de Dieu », comme le signifie son prénom, est née vers 1049, fille de Heinfrid, seigneur de Wierre-Effroy, et bénéficie d’une éducation très pieuse, tournée vers la contemplation et la charité.
Très jeune, comme la plupart des filles de la noblesse, elle est mariée à Bertolf, seigneur de Ghistelles (Gistel en flamand), qui se situe aujourd’hui dans la province belge de Flandre Occidentale.

Il ne s’agit guère d’amour, bien entendu. Alors, il semble tout à fait incongru de mêler l’amour à la question hautement stratégique du mariage, cette fantaisie ne concernant que les plus pauvres parmi les pauvres. Un mariage est une alliance entre royaume, entre comtés, entre seigneuries, et même plus humblement, dans la paysannerie libre, entre deux tenures. Certes, dans le meilleur des cas, on peut espérer voir les époux s’éprendre l’un de l’autre, ou au moins se supporter… Il ne s’agit d’ailleurs pas encore d’un sacrement religieux mais d’une affaire strictement privée et donc politique. Les « sponsalia », les fiançailles, en sont le moment clé, et c’est réellement d’un contrat social dont il est question.
L’accord des principaux intéressés est certes requis, mais il suffit alors qu’un enfant babillant à peine exprime un hochement de tête pour qu’il soit dûment entériné. 

Ainsi, Godeleine quitte sa seigneurie natale de Wierre-Effroy et se retrouve en terre inconnue, dans le domaine de son époux, au Sud de la cité d’Ostende.
Commence alors son calvaire… Accusée par sa belle-mère d’être brune comme un corbeau, elle commence à être victime de ce que nous appellerions aujourd’hui racisme. Puis son époux développe à son encontre une haine inextinguible.

Les raisons ? Il est bien difficile de les connaître avec précision… Une dot insuffisante ? Une quelconque disgrâce ? Une opportunité d’alliance politique avortée ? Ou simplement une rage irrationnelle dont la jeune fille fait les frais ? Martyrisée par sa belle-mère, elle l’est aussi par Bertolf.

Battue, humiliée, elle parvient à s’enfuir, mais est capturée et finalement assassinée dans la nuit du 6 au 7 juillet 1070, noyée dans un étang par deux valets de son mari. Elle meurt à vingt ans… Mais son histoire ne s’achève pas encore.

Bertolf, le mari violent, ne tarde pas à se remarier, et sa nouvelle épouse met au monde une fille aveugle de naissance. Punition divine, s’il en est, comme sont alors considérées toutes les infirmités congénitales.
Alors, Godeleine, morte noyée, accomplit son miracle.
Avant ses funestes épousailles et son départ en Flandres, la jeune Godeleine avait planté sa quenouille dans la forêt du domaine paternel, et à cet emplacement avait jailli une source. C’est là que Bertolf, implorant le pardon de la morte, amène sa fille aveugle, qui guérit après en avoir bu l’eau…

La source miraculeuse, aujourdhui

La source miraculeuse, aujourdhui

La portée de cette triste histoire est considérable, en réalité, et l’interprétation qu’on peut en tenter fait froid dans le dos : Godeleine devient la patronne des femmes maltraitées par leur époux… elle qui a pardonné.

A l’époque où l’Eglise tente d’imposer des codes moraux stricts à la classe seigneuriale franque, l’histoire de la jeune femme martyrisée dénonce certes la cruauté des maris, mais elle prône également la soumission de leurs victimes.
Malgré les sévices qu’elle a subi, en effet, et au-delà de la mort, Godeleine sauve la fille de Bertolf, cette enfant qu’elle n’a pas eu le temps de concevoir, et continue de servir la maison de son époux…

Elle protège dès lors toutes celles qui ont l’infortune d’avoir été mariées à une brute, mais qu’elles doivent, selon les préceptes de l’église, servir jusqu’à la mort et même au-delà…  

De fait, c’est à cette époque que l’Eglise fait du mariage un sacrement indissoluble, en même temps qu’elle fait une règle du célibat des prêtres, afin d’éviter la dilapidation du patrimoine ecclésiastique entre leurs héritiers…  Le mariage, d’une affaire strictement privée, devient religieux.. Et par la même occasion, grâce à cette normalisation, on évite bien des guerres privées de vengeance sanglante entre les seigneuries.

Et dès lors, la fontaine de Sainte-Godeleine soigne les affections oculaires.

Le culte, toujours vivace

Le culte, toujours vivace

Mais l’épisode plus surprenant, dans la postérité  de l’histoire de Godeleine mêle l’histoire, la généalogie et la génétique…

Une forme héréditaire du glaucome, maladie ophtalmique qui voit s’élever la pression oculaire, de manière brutale, peut frapper de cécité (glaucos, en grec, signifie aveugle),  ceux qui sont porteurs de certains gênes. Et il est possible de contrer cette maladie en intervenant assez tôt.

Mais comment identifier et contacter, dans la population, tous les individus susceptibles d’être porteurs de ces gênes, afin de leur assurer un suivi efficace ? C’est là que les généalogistes se sont mis à l’ouvrage, dans le Pas-de-Calais et ailleurs…

Leurs conclusions sont stupéfiantes…  La maladie semble avoir été fréquente, depuis le Moyen Âge, dans la région de Marquise, frappant les hobereaux autant que les paysans, et faisant rapidement de la source de Godeleine un lieu de pèlerinage apprécié. Restait à construire l’arbre généalogique gigantesque de toutes les victimes potentielles de cette affection gravissime.

En 1985, après des mois de dépouillement scrupuleux des registres paroissiaux, les généalogistes apportent aux généticiens et ophtalmologues le moyen d’agir. En remontant les branches de cet arbre complexe, toutes les études convergent vers les habitants de Marquise : Les malades potentiels sont tous descendants d’un couple aveugle du canton, décédé vers 1495… Sa descendance, aujourd’hui, est constituée de 30 000 personnes, en France, en Belgique et même au Canada !
Ainsi, tous les descendants identifiés peuvent être prévenus et traités préventivement, et plus surement sans doute qu’en buvant à la source de la sainte.

Mais sans nul doute, la légende de la fontaine de Sainte-Godeleine se perd bien plus loin, dans la nuit des temps, bien avant le XIème siècle, et que la mémoire collective conserve malgré tout.

Dans les campagnes, où les populations, celtiques et germaniques mêlées depuis le IVème siècle en Boulonnais, sont encore très attachées aux anciens lieux de culte païens, deux choix se proposent à l’Eglise Catholique triomphante : Détruire ou récupérer !
Détruire les traces du paganisme originel n’est guère facile, et risque clairement de provoquer le mécontentement des ouailles, ou d’entretenir des cultes secrets. Il est donc préférable de récupérer. C’est ainsi que les fontaines miraculeuses, les anciens sanctuaires, les arbres sacrés, deviennent tous de vrais faux lieux de culte catholiques…

Sur les ruines des sanctuaires de dieux anciens, sur les margelles des fontaines où ont vécu d’obscurs esprits de la nature, là où un arbre a incarné une divinité, s’élèvent des chapelles et s’échafaudent, de toutes pièces souvent, des histoires improbables de saints et de saintes catholiques. 
A Wierre-Effroy, bien avant la terrible histoire de la jeune Godeleine, on a bu à la fontaine magique, on a prié d’autres dieux moins exclusifs, et comme partout, le paganisme ambiant s’est épanoui dans le culte des saints, permis par l’Eglise… 

Mais de ce passé lointain, il est bien difficile de trouver les traces.

Cependant, la dévotion populaire encore très présente, dans ce lieu, transcendant les époques et les religions, incite à le penser : la fontaine était magique bien avant que la jeune épousée y plante sa quenouille, bien avant la construction de l’actuelle chapelle et son exploitation commerciale…

Mais quel dieu ou déesse, ou esprit, y vénérait-on ?

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