1936 : Boulogne en grève !

Grève de 1936 aux Acièries Paris-Outreau (APO)

La grève aux A.P.O. en 1936.

En comparaison du mouvement de juin 1936, le mouvement social actuel est certes bien timide, malgré l’engagement sans faille de ceux qui luttent aujourd’hui contre la casse du Code du Travail… En revanche, dans notre univers étriqué, entre écrans et presse aux ordres, jamais la propagande du patronat n’a été plus efficace, éloignant tout un peuple des luttes qui ont forgé son identité…
Parce qu’elle est là, notre identité.
Nous sommes les enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants de ceux qui ont lutté pour les droits des travailleurs, de ceux qui ont défié la troupe quand on tirait encore à balles réelles sur les manifestants, de ceux qui ont occupé leurs usines jusqu’à obtenir satisfaction, malgré les jours sans pain, de ceux qui ont résisté aux Allemands dès 1940 en refusant de descendre à la mine, de ceux qui ont été de tous les combats sociaux, dans une région qui a tant donné au pays tout entier… et pour qui la solidarité n’était pas un vain mot !
Solidarité avec les grévistes et leurs familles, y compris avec nos voisins britanniques, quand les camions affrétés par les syndicats français partaient de notre région chargés de produits de première nécessité, destinés aux mineurs anglais en lutte contre Thatcher dans les années 80…
C’est cette identité à laquelle nous tenons, faite de luttes, de solidarités, de rébellion, de courage, et non, comme on voudrait le faire croire, de rejet de l’autre. Nous sommes fiers de nos Boulonnais de 1936 qui se sont lancés corps et âmes dans le grand mouvement de grève de juin… Redécouvrons leur histoire, et la nôtre ! 

Et pourtant…

Affiche CGT 40 heures

Affiche de la CGT, 1936.

Et pourtant, elles et ils étaient bien pauvres, les ouvrières et ouvriers boulonnais, portelois, outrelois, saint-martinois…
Pour des salaires de misère, avec des horaires d’esclaves, et sans un jour de vacances, en proie aux brimades quotidiennes des petits chefs, ou exclus du monde du travail par la crise économique, ils n’ont cependant pas hésité à revendiquer leurs droits, contre les renvois sans sommations, les conditions de vie pitoyables et les maladies qui en découlent, contre la mortalité infantile encore très élevée et celle des vieillards qui travaillent encore à 70 ans passés et meurent parfois sur leurs machines, à l’usine…
Il ne s’agissait pas, alors, d’hésiter à faire grève pour payer les traites de sa voiture, mais de craindre de ne pouvoir nourrir ses enfants.
Encore croyaient-ils en un avenir meilleur pour leurs margats, justement…
Depuis 1929, la Grande Dépression ne cesse de dégrader les activités portuaires, tandis que la colère gronde et éclate régulièrement dans les années qui précèdent l’élection du Front Populaire, comme celle des travailleuses et travailleurs des Produits Céramiques d’Outreau, malgré la répression féroce qui s’abat sur les grévistes et les syndicats qui les soutiennent.

Victoire du Front Populaire

… mais pas à Boulogne ! Et pourtant…

Et pourtant, les élections législatives du mois de mai n’avaient pas, dans la circonscription, consacré la victoire des candidats du Front Populaire.

Les candidats de la droite, maîtres de la presse, et capables de dépenser des fortunes pour assurer leur campagne, jouissant encore du prestige de notables, ont remporté les suffrages.
Malgré l’âpre lutte politique à laquelle se sont livré les candidats du Front Populaire, qui ont dénoncé avec force la menace fasciste, mais aussi celle que constituait déjà le nazisme pour la paix en Europe, la République bourgeoise a joué son rôle.

Devant une foule nombreuse, dont une partie chante l’Internationale, les résultats sont proclamés à Boulogne : Dès le premier tour, le candidat de droite est élu, et la déception est grande, dans le camp des travailleurs engagés. Il en est de même dans la circonscription de Samer…

Les magnats du Comité des Forges, les régents de la Banque de France, les marchands de canon, les marchands d’engrais, les spéculateurs, les rois du commerce, les maîtres de la finance… accumulant de scandaleux profits… alors que s’étend la plaie du chômage, que les traitements et salaires sont diminués, que les intellectuels sont réduits à l’inactivité…

Pour le Salut du Peuple Français, brochure du PCF, diffusé par les candidats Adolphe Robert et Auguste Defrance.

Leur programme ? L’ouverture de travaux publics, destinés à employer les chômeurs, la semaine de 40h sans diminution de salaire, une assurance-chômage augmentée de 25%,  qui permette d’assurer la subsistance des famille de ceux qu’on a privés d’emplois, la gratuité des loyers pour les chômeurs, l‘interdiction du travail forcé contre le paiement de l’allocation, la création d’écoles d’apprentissage pour assurer une formation aux travailleurs et chômeurs, une hausse des salaires, à commencer par les plus bas, des conventions collectives qui protègent les salariés, les libertés syndicales… Et ces revendications ont fini par s’ancrer dans l’esprit des travailleurs boulonnais.
Malgré l’échec électoral, la révolte couve sous la braise…

 

La formidable mobilisation de juin-juillet 1936

1936 La grève jamais vue

Dès la mi-mai, dans toute la France, les mouvements de grève se répandent comme une traînée de poudre…
Hormis un conflit dans une scierie à partir du 2 juin, tout est calme à Boulogne jusqu’au 6 juin.
Mais à partir de ce jour, rien ne peut arrêter la lutte, pas même les Accords Matignon, signés dans la nuit du 7 au 8 juin, entre la Confédération générale de la Production Française (le MEDEF de l’époque !), la Confédération du Travail (CGT) et l’Etat, sous la Présidence du Conseil de Léon Blum, grâce à la pugnacité des grévistes de la France entière.

En effet – les travailleurs le savent – malgré les Accords, le patronat ne lâche rien, à moins qu’on ne l’y force.

Le mouvement gréviste est pleinement justifié par les salaires anormalement bas, et notoirement insuffisants que recevaient les ouvriers pour un travail devenu de plus en plus pénible et aggravé encore par les méthodes de rationalisation instaurées dans la plupart des usines depuis quelques années.

Alfred Carpentier, premier adjoint au maire d’Outreau, Procès-verbal des séances du Conseil Municipal , 15 juin 1936.

Ce sont d’abord les employés des Wagons-Lits, suivis de peu par les métallurgistes des Aciéries Paris-Outreau, les A.P.O., puis par les ouvriers des hauts-fourneaux Martin. Dès le 7 juin, le drapeau rouge est hissé au portail des A.P.O., tandis que le mouvement se construit dans l’ordre et la discipline.
Les instituteurs, les employés des Travaux du Port, des Rouleurs Boulonnais, et bien d’autres encore, se joignent à l’appel de l’Union Locale de la C.G.T…. 400 ouvriers de Fougerolles, cessent le travail, ceux des multiples entreprises artisanales les suivent, la Compagnie Générale d’Electricité, le Service des Eaux, et plus encore le lendemain ! Les usines sont occupées dès les premiers jours de la grève.

« Tout l’pichon dins l’dallot ! »

L'Humanité - La grève

 

Les 10 et 11 juin, ce sont les travailleuses et travailleurs du poisson qui entrent dans la danse et on connait leur caractère et leur détermination , à toutes les époques !

Les ateliers de salaison, de saurissage, les conserveries, les entrepôts frigorifiques… Le port est paralysé !

Rien ne sort plus du port ni de la ville. Ni les bateaux, ni les camions, ni les trains, ni même les voitures particulières des patrons et mareyeurs, qui essaient de faire sortir quelques kilos de poissons.
Un certain Trabuchet, mareyeur de son état, en fait les frais. Alors qu’il tentait de forcer un barrage pour sortir de la ville, il est tiré de son camion par les grévistes, et sa cargaison est répandue sur la chaussée !

« Tout l’pichon dins l’dallot ! », plaisantent ceux qui tiennent le piquet.

Par milliers, les caisses de poissons, près de 130 tonnes, s’empilent sur les quais, tandis que les patrons, médusés, n’en peuvent plus de se plaindre au préfet et… commencent à négocier avec les travailleurs en grève.
Pour les travailleurs du poisson, la victoire est presque totale le 14 juin, déjà !

Et personne ne s’émeut, du gâchis de nourriture, à l’exception des patrons !  Il était nécessaire ! Pourtant, les grévistes, connaissent le prix de la faim et des privations, mais c’est leur avenir qui se joue et non celui de quelques 130 tonnes de poissons morts dont l’odeur monte jusqu’aux belles maisons bourgeoises de la haute-ville, comme un signe annonciateur de la victoire des ouvriers.

Alors, tous les autres secteurs d’activité entrent en résistance : les ouvriers de Peugeot, de Blanzy-Pourre, la Maison Petyt… et bien d’autres encore, brasseries, imprimeries, cimenteries…

Le 15 juin, ils sont  12 000 grévistes dans la région de Boulogne, selon le Télégramme, journal de droite pourtant.

Lorsque les directions menacent de licencier un seul employé, un seul syndicaliste, c’est toute l’usine qui débraie à l’instant. 
Quant aux patrons récalcitrants, ils sont vite mis en échec. Ainsi, Falque, patron de la corderie Stein, qui refuse l’application des Accords Matignon, disparaît-il mystérieusement tandis que les ouvriers prennent le contrôle de l’usine, au sein d’un comité de grévistes. Lorsque Falque refait surface, quelques jours plus tard, c’est pour pleurnicher dans le bureau du préfet.

Ainsi, par une lutte brève mais massive, les travailleurs du Boulonnais conquièrent leurs droits et obligent le patronat à les respecter : 

  • Les « contrats collectifs de travail« , futures Conventions Collectives, qui garantissent les mêmes droits à tous les salariés d’une branche professionnelle… aujourd’hui menacées par la loi Travail de 2016
  • La liberté d’opinion et syndicale… tellement remise en cause aujourd’hui par la féroce répression de tous les mouvements sociaux. (La chemise de cadres sup’ vaut bien plus cher que des milliers de licenciements et de familles brisées, semble-t-il…)
  • La hausse immédiate de 15% pour les salaires les moins élevés et progressivement de 7% pour les plus élevés.
  • L’institution de deux délégués du personnel dans toute entreprise de plus de 10 salariés, afin de présenter à la direction toutes les revendications des travailleurs et dénoncer les entorses au Code du Travail, en matière de salaires, d’hygiène et de sécurité au travail.
  • Le droit de grève, inaliénable et inviolable, ainsi que l’interdiction aux patrons de sanctionner de quelque manière que ce soit les grévistes et leurs représentants.

 

Retraite pour les vieux...

Dès les 11 et 12 juin, les Accords deviennent lois auxquelles s’ajoutent la semaine de 40 heures, et les 15 jours de congés payés, symbole de cette grande embellie pour le monde ouvrier.

«  La victoire obtenue dans la nuit de dimanche à lundi consacre le début d’une ère nouvelle […] Pour la première fois dans l’histoire du monde, toute une classe obtient dans le même temps une amélioration de ses conditions d’existence […] Nous devons, nous travailleurs, faire honneur à notre signature et appliquer loyalement et pleinement les clauses de l’accord général conclu, pour trouver dans cette application les forces nouvelles et la conscience élargie nécessaire aux conquêtes nouvelles de demain.  »

Léon Jouhaux, secrétaire général de la C.G.T., discours radiophonique du 8 juin 1936.

Sur les plages de Boulogne ou du Portel, à l’été 1936, ce ne sont plus seulement les bourgeois qui profitent du sable blond…
Du bassin minier, des villes de l’intérieur, et aussi de l’agglomération elle-même, ce sont des familles entières d’ouvriers qui découvrent les joies balnéaires, pour quelques jours ou pour une après-midi.
La plupart de ceux qui viennent d’ailleurs n’ont jamais eu une seule journée de vacances de leur vie, et l’immense majorité n’a jamais vu la mer…

Oui, il y a du changement, et pour s’en rendre compte, il suffit de se rendre au Portel, charmante petite plage à côté de Boulogne, où l’ont peut constater avec satisfaction que grâce aux congés payés, des milliers d’ouvriers viennent se reposer. […] Et les enfants, quelle joie de les voir s’adonner à cœur-joie à leur jeu favori qu’est le sable de la plage et des dunes. Que d’espoirs dans cette belle jeunesse qui s’éduque et saura défendre les victoires sociales remportées par leurs aînés.

Adrien Presse, correspondant d’Outreau pour l’Enchaîné, texte manuscrit non daté, 1936 ou 1937.

Nul doute que cette jeunesse en soit encore capable aujourd’hui !

§

Bibliographie et sitographie :

  • André Labouyrie, L’agglomération de Boulogne-sur-mer et le Parti Communiste Français, 1921-1939, 2011.
  • Pascale Bréemersch et Jean-Michel Decelle,  1936, le front populaire dans le Pas-de-Calais, 1997.
  • Portail pédagogique du Pas-de-Calais : 1936 : LE FRONT POPULAIRE DANS LE PAS-DE-CALAIS.

 

 

 

 

 

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