Eustache, le Moine Noir de Boulogne !

Nefs médiévales au combat !

Nefs médiévales au combat !

Bandit, pirate, puis corsaire, voleur, tricheur et grossier, sorte de double démoniaque du Robin des Bois de nos voisins anglais, Eustache Le Moine Noir a mené une vie digne d’un roman.

S’il n’est pas tout à fait le premier pirate Boulonnais, Eustache est un héros bien sombre, comme il en existe d’autres, dans la littérature médiévale… et le premier en tout cas à avoir laissé son nom dans l’histoire.

Et en effet, il devient, peu de temps après sa mort, le héros d’un Roman qui porte son nom, rédigé par un trouvère anonyme qui, semble-t-il, connaissait bien le Boulonnais, s’il n’en était originaire.

Ce Roman d’Eustache le Moine est un texte encore assez peu exploité, publié pour la première fois en 1834 par Francisque Michel, d’après un manuscrit de la Bibliothèque Royale, au cours de ce XIXème siècle où le Romantisme redécouvre le Moyen Age, cet âge dit moyen, méprisé des Modernes.

Mais Eustache n’est pas seulement un personnage de roman.

D’autres chroniqueurs en font mention notamment Lambert d’Ardres dans son histoire des comtes de Guînes qui évoque Eustache en tant que sénéchal de Renaud de Dammartin, comte de Boulogne, et c’est sans doute en cette qualité que son nom apparaît en tant que témoin, dans un diplôme du 4 mai 1212. En 1205 déjà, il est également nommé dans une lettre du roi d’Angleterre, Jean sans Terre, contre lequel Philippe-Auguste soutient la révolte des barons.

Le Roi Jean, à Enguerrand de Sandwich, etc. Nous vous mandons que les deniers d’Eustache le Moyne et les hommes de justice ont arrêtés et que vous avez en votre garde, vous les délivriez, pour les garder, à notre cher W., archidiacre de Taunton, parce que nous lui avons mandé qu’il les reçoive de vous. Témoin, moi-même, à Gillingeham, le 13 novembre 1205. Par Philippe de Lucy.

Incipit du manuscrit Le Roman d'Eustache Le Moine

Incipit du manuscrit Le Roman d’Eustache Le Moine

Mais quelle est son histoire ?

Eustache, Uistasse dans les sources (ou encore Wistasse), est né vers 1170, dans une famille noble du comté de Boulogne. Mais sa sombre réputation dépasse largement les limites du Boulonnais.

On peut s’interroger sur son prénom… Au Moyen-Age, un prénom n’est pas un choix hasardeux, et chaque famille noble choisit les siens dans la liste de ses glorieux ancêtres. Eustache n’est pas un prénom anodin. Notre Moine Noir est-il affilié à l’ancienne famille des comtes, par le sang ou le serment féodal ? Ce prénom, en tout cas, est celui des comtes de Boulogne, avant la mainmise sur le comté par les Capétiens… Ainsi Eustache, WISTASSE dans les textes médiévaux incarnerait-il cet esprit de résistance et d’indépendance des derniers descendants des comtes de Boulogne, de la maison de Blois, issue de la maison de Boulogne, celle des premiers Eustache ?

En effet, le comté de Boulogne, depuis peu, se trouve entre les mains de Renaud de Dammartin, proche depuis l’enfance du roi Philippe-Auguste, par son mariage stratégique avec la comtesse Ide de Lorraine. Le comté de Boulogne quitte ainsi l’influence des maisons germaniques, Bouillon, Lorraine, pour s’intégrer peu à peu au Royaume de France.

Comme beaucoup de cadets, Eustache est fait moine bénédictin, à l’abbaye de Saint-Wulmer à Samer… Ce n’est pas un modèle. Il jure, aime le jeu et autres plaisirs de la vie, usant volontiers d’un langage qui ferait pâlir le pire charretier de la région.

Enfin, vers 1190, il se défroque pour jouir de l’héritage familial, après la mort de ses frères, ou plutôt, sans doute assumer les responsabilités qui lui incombait en tant que dernier de sa lignée ? Il ne semble pas puisque les Actes de la paix entre le roi d’Angleterre, Henri III et Louis, fils aîné de Philippe-Auguste, font mention de ses frères, qui semblent bien vivants, en 1217…

Mais sa préoccupation principale est de venger le meurtre de son père, et il en réclame justice auprès du comte Renaud de Dammartin, le comte de Boulogne.

Nous ne sommes pas loin de l’époque où la région, régie par le droit franc, qui reconnait le Wergeld comme la justice ultime : Si une somme conséquente d’argent ne vient pas compenser la perte d’un proche, il faut alors payer le prix du sang, et peut s’engager une vengeance privée sanglante et inextinguible. Eustache incarne aussi les réminiscence de cette période encore proche, celle du Haut Moyen Age…

Sa légende noire en fait également un magicien, puisque le Roman évoque son voyage en Espagne pour y apprendre la magie noire, ce qui lui vaut, dans certaines sources, le surnom de tyrannus ex Hispania… A l’Espagne, encore en partie musulmane, même si la Reconquista progresse, on associe alors volontiers des pratiques magiques interdites et démoniaques … Son nom est associé à celui du Malfé, comme on désigne le diable, pour ne pas le nommer.

Cette réputation de sorcier témoigne de l’immense terreur qu’Eustache, héros noir par excellence, inspire à ses contemporains. Et certaines sources postérieures évoquent même sa conversion à l’Islam, certes improbable, lors de son séjour chez les « Maures de Tolède ». Ce qui est évident, en revanche, que cette conversion soit réelle ou non, c’est que ces récits tendent à l’exclure de la Chrétienté pour en faire un être résolument en marge des règles et des dogmes, sans foi ni loi. Il engrosse les catins à foison, comme les honnêtes dames, de gré ou de force, pille et rançonne, et si, parfois, il « s’écorche le cul », comme le narre son roman, il parvient à ses fins, le plus souvent !

Et de retour, effectivement, Eustache se précipite dans une vengeance éperdue, qu’il assouvit lors d’une bataille près d’Etaples, avant de devenir sénéchal du comte Renaud. Cependant, par traîtrise, son rival, à qui il a laissé la vie sauve, parvient à le discréditer aux yeux de Renaud de Dammartin, dont il doit quitter le service en 1203.

Eustache, héros d'une BD parue en 1964 dans le magazine Tintin

Eustache, héros d’une BD parue en 1964 dans le magazine Tintin

Commence alors une vie de bandit de grand chemin pour Eustache, qui refuse de se soumettre. Il risque bien de finir écorché vif, mais continue de sillonner tout le Boulonnais, jusque Saint-Omer, en se livrant à une équipée sauvage à la tête d’une bande de brigands qui semblent lui être fidèles. Usant de toutes les ruses et de toutes les fourberies, de tous les déguisements, il se taille bientôt une sombre réputation…. Son roman évoque ainsi les lieux où il est passé ou a sévit : Clairmarais, Hardelot, La Capelle, Marquise, Hardinghem, Neufchâtel… Il vole les chevaux, pille les récoltes, tue volontiers les soldats du comte de Boulogne. Il apparaît, à l’instar d’autres héros noirs de la littérature médiévale, comme Trubert dans ses aventures érotiques, comme une sorte d’anti-Robin des Bois… bien qu’il soit difficile de mesurer l’appui populaire qu’il reçoit lors de sa vie de brigandage.

Puis il se fait pirate !

Après avoir saisi sur terre, il écume les mers, tantôt pirate, tantôt corsaire, au service des rois, dans le camp du roi d’Angleterre, Jean Sans Terre, au cours de ce premier acte lointain qui aboutira des décennies plus tard à la Guerre de Cent Ans…

Il devient le plus redoutable pirate qui ait jamais navigué sur la Manche, envoyant au fond un nombre impressionnant de navires français, nefs militaires ou commerciales, jusqu’en 1212, pendant sept années où sa fureur s’exprime sur les flots.

Échappant à toute logique de serment, il se rallie au roi de France, Philippe-Auguste ! En effet, la haine d’Eustache pour le comte de Boulogne est bien plus puissante que sa fidélité. Or Renaud de Dammartin vient de s’allier au roi d’Angleterre, trahissant le roi de France. Il n’en faut pas plus pour décider le Moine Noir à changer de camp, pour avoir un jour le plaisir de tuer Renaud de ses propres mains.

Aussitôt, il multiplie les raids sur les côtes anglaises, mettant à sac la cité de Folkestone, et provoquant la colère de Jean Sans Terre, outré par sa félonie. Mais, dès 1214, avec Philippe-Auguste, il prépare un projet de bien plus vaste envergure : la conquête de l’Angleterre, dont la base de départ, comme d’habitude, serait Boulogne. La révolte des barons anglais (dont le fameux Robin des Bois) affaiblit considérablement le pouvoir du roi Jean, et c’est le moment de frapper ! Afin de sécuriser la flotte française, Eustache a pour mission de s’emparer de Douvres, et ses desseins n’étaient pas loin d’aboutir, quand, devant lui, se dressent une flotte de corsaires anglais…

Le dernier combat d'Eustache le Moine, la bataille de Sandwich.

Le dernier combat d’Eustache le Moine, la bataille de Sandwich.

L’ultime bataille !

C’est à l’occasion de sa mort aussi violente que fut sa vie, que les sources évoquent de nouveau Eustache Le Moine. Nous ne les citerons pas toutes, mais écoutons certains de ces récits.

Ainsi celui de Mathieu Paris (ou le Parisien, v. 1200-1259), moine bénédictin anglais, auteur de l’Historia Anglorum, continuateur de l’ouvre de Roger de Wendover, la Chronica Majora, évoque-t-il la dernière bataille d’Eustache le Moine :

« Le jour de l’apôtre Saint-Barthélémy, 24 août 1217, dit le moine de Saint-Alban, la flotte française fut confiée à Eustache Le Moine, homme couvert de crims, afin qu’il la conduisit sans mal encontre à la ville de Londres et la remis en bon état au prince Louis. Les soldats susdits s’étant en conséquence mis en mer eurent un vent arrière qui les poussoit violemment vers l’Angleterre ; Mais ils n’avoient aucune connaissance des embûches qu’on leur avoir dressées. Il avoient donc parcouru une grande partie de leur route lorsqu’ils rencontrèrent les corsaires du roi d’Angleterre qui venoient obliquement. Ceux-ci, voyant que leurs adversaires avoient quatre grands navires et un nombre plus considérable de petits et de barques armées, redoutèrent d’engager un combat naval avec le peu qu’ils avoient ; car tant barques que vaisseaux d’autre espèce, la totalité des leurs ,bien comptée, n’excédait pas quarante ; mais enfin, animés par le souvenir de ce qu’il étoit arrivé à Lincoln, où un petit nombre avait triomphé d’un plus grand, ils s’élancèrent hardiment sur les derrières de l’ennemi.

Les Français, à leur aspect, coururent au armes et résistèrent à leurs adversaires, sinon avec avantage tout au moins avec valeur. Philippe d’Aubigny et les frondeurs avec les archers, lançant au travers des François des traits mortels, firent en très peu de temps un grand carnage de ceux qui leur résistaient. Les Anglais avoient en outre des barques armées d’un éperon de fer, avec lequel ils perforaient les navires de leurs adversaires ; de cette manière, ils en coulèrent bas un grand nombre en moment. »

Les corsaires anglais n’éperonnent pas seulement. Tous les procédés déloyaux sont valables, et Eustache lui-même en a abondamment usé pendant toute sa carrière : ils aveuglent les Français avec de la chaux vive en poudre, portée dans le bon sens par le vent, puis prennent l’assaut des navires, égorgeant et les soldats aveuglés par ce stratagème, certains se jetant à la mer plutôt que d’être pris ou tués par l’ennemi.

Puis ils attachent les bateaux français ensemble, chargés de prisonniers, pour les mener en convoi jusque Londres, triomphalement.

« Parmi les autres, l’on trouva à fond de cale et dans la sentine d’un navire, Eustache le Moine, traître au roi d’Angleterre et pirate très-méchant, qui avoit été longtemps cherché et que l’on désiroit beaucoup trouver. Quand celui-ci se sentit pris, il offrit pour avoir saufs sa vie et ses membres, une somme d’argent inestimable, et promit une fidélité inviolable au roi d’Angleterre ; mais Richard, bâtard du roi Jean, le saisit et lui dit  « Jamais, traître pervers, tu ne séduiras qui que ce soit par tes promesses mensongères. ». Après ces mots, il tira son glaive et coupa la tête à Eustache. »

Dans d’autres textes, Eustache, fidèle à sa réputation de menteur et de filou, se déguise mais est finalement reconnu… Dans la chronique du chanoine anonyme de Laon, on apprend ainsi qu’Eustache le Noir donna dans toute l’Angleterre son dernier spectacle :

« La tête d’Eustache fut portée sur une pique par toute l’Angleterre »

Et si dans les Gestes de Philippe-Auguste, de Guillaume le Breton, la bataille est décrite comme héroïque pour les Français, la fin ne diffère que dans les qualités qui sont attribuées à Eustache, prêtant aux Anglais une sauvagerie peu commune, dans l’exercice de leur vengeance :

« Donc, ce navire ayant attaqué seul quatre vaisseaux anglois, fut, dans un court espace de temps, vaincu et pris. Eustache, surnommé le Moine Noir, chevalier qui avoit fait ses preuves tant sur mer que sur terre, Drocon le clerc qui revenoit à Rome, et une multitude d’autres qui furent pris dans le même navire, eurent la tête coupée. »

Ainsi finit notre Eustache, qui ne fut que très peu moine, et ainsi s’achève son roman éponyme :

« il ot la teste colpee;

tantost defenist la meslee

Nus ne puet vivre longhement

qui tos jors a mal faire entent. »

Philippe Auguste ramenant à Paris Ferrand de Flandre, et Renaud de Dammartin après la bataille de Bouvines.

Philippe Auguste ramenant à Paris Ferrand de Flandre, et Renaud de Dammartin après la bataille de Bouvines.

Quant à son ennemi de toujours, le comte Renaud de Dammartin, il est battu lors de la bataille de Bouvines, fait prisonnier par le roi Philippe-Auguste, ramené à Paris, puis finit ses jours dans les geôles royales. Ses terres sont confisquées, et le roi en profite pour donner le comté de Boulogne à son fils bâtard, Philippe Hurepel…

Pour raconter aux margats l’histoire d’un de nos premiers pirates boulonnais connu par son nom, vous trouverez sans doute cette petite vidéo intéressante !

Sources : Manuscrit original, Paris, Bibliothèque nationale de France, français, 1553, f. 325vb-338vb | CCCXXIIIvb-CCCXXXVIvb

Edition moderne : Roman d’Eustache le moine, pirate fameux du XIIIe siècle, publié pour la première fois d’après un manuscrit de la Bibliothèque royale par Francisque Michel, Paris, Silvestre; Londres, Pickering (Romans, lais, fabliaux, contes, moralités et miracles inédits des XIIe et XIIIesiècles, 2), 1834, lxiii + 118 p.

Bibliographie

Busby, Keith, The diabolic hero in medieval French narrative: Trubert and Wistasse le Moine, The Court and Cultural Diversity: Selected Papers from the Eighth Triennial Congress of the International Courtly Literature Society (the Queen’s University of Belfast, 26 July-1 August 1995), éd. Evelyn Mullally et John Thompson, Cambridge, Brewer, 1997, p. 415-426.

Kapferer, Anne-Dominique, Banditisme, roman, féodalité: le Boulonnais d’Eustache le Moine, Économies et sociétés au Moyen Âge. Mélanges offerts à Édouard Perroy, Paris, Publications de la Sorbonne (Études, 5), 1973, p. 220-240.

Kapferer, Anne-Dominique, Exclusions maritimes », Exclus et systèmes d’exclusion dans la littérature et la civilisation médiévale, Senefiance, 5, 1978, p. 281-298.

Kapferer, Anne-Dominique, Mépris, savoir et tromperies dans le roman boulonnais d’Eustache le Moine (XIIIe s.), Littérature et société au Moyen Âge. Actes du colloque (mai 1978), éd. Danielle Buschinger, Amiens, Université de Picardie, 1978, p. 333-351.

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