Les naufragées de l’Amphitrite

A Disaster at Sea ?c.1835 by Joseph Mallord William Turner 1775-1851

William turner, Disaster at Sea, inspiré du naufrage de l’Amphitrite, 1835, Tate Gallery, London

Ce samedi 31 août 1833, au port de Boulogne, la tempête se déchaîne depuis cinq jours déjà, laissant à quai navires marchands et bateaux de pêche. Rien de pire que les tempêtes d’été… Tout un monde de la mer sommeille alors, les yeux fixés sur l’horizon en attendant l’accalmie et le temps des départs.

C’est alors qu’apparaît, au large de Boulogne, un trois-mats battant pavillon britannique, perdu dans la tourmente, pour s’échouer sur le sable. Les marins, surpris, puis leurs familles, se massent peu à peu sur la plage pour observer un spectacle de plus en plus inquiétant : L’Amphitrite, qui semble être un solide trois-mats, dont les voiles déchirées battent au vent, commence à se disloquer sous les assauts des vagues et des vents. Ses heures sont comptées, désormais. Les pilotes Huret et Testard, mais aussi le jeune Pierre-Antoine Hénin, maître-nageur des établissements de bains, le savent… La marée montante est proche, et le navire risque d’être fracassé par les vagues, qui redoublent de violence. C’est à la nage que Pierre-Antoine part prévenir l’équipage anglais de l’imminence de la catastrophe, mais le capitaine Hunter refuse de le faire monter sur le pont et plus encore d’accepter une aide quelconque de la part des marins boulonnais assemblés, dans l’attente du désastre. Épuisé, Hénin regagne le rivage. Les tentatives des pilotes et des sauveteurs ne sont pas plus fructueuses. Quelle que soit la cargaison de l’Amphitrite, elle est assez précieuse pour justifier un refus catégorique d’évacuer le bateau, dont la dunette est désormais brisée, tandis que ses mats s’effondrent un à un…

Et c’est alors qu’elles surgissent sur le pont en hurlant… Ce soir, la si précieuse cargaison de l’Amphitrite se manifeste enfin, désormais, par des hurlements à glacer les sangs, se mêlant aux sinistres sifflement du vent et aux craquements de la coque. Elles… Cent-Dix-Huit femmes, accompagnées de vingt-trois petits enfants, qui, aux prix d’efforts désespérés, sont parvenues à atteindre le pont après avoir vécu l’enfer de la cale, partiellement inondée depuis des heures, et dont elles se sont échappées en défonçant les panneaux de soute.

Qui sont-elles ? Des convicts, ces condamnées anglaises, irlandaises parfois, coupables de menus larcins, commis pour nourrir leur famille, ou de s’être prostituées pour échapper à la faim, ou simplement d’être pauvres. Nul besoin de preuves pour être condamnées. C’est ainsi que l’Angleterre, se constituant patiemment des colonies de peuplement, en Australie ou en Nouvelle-Zélande, recrute ses colons… Après quelques années de bagne, puis de servitude auprès de riches colons, aucun espoir de retour n’est permis. Le voyage coûte bien trop cher. Toutes le savent et laissent souvent des enfants dans les faubourgs de Londres. Qu’elles soient qualifiées pour exercer un métier, couturières ou domestiques, leur laisse moins de chance encore d’échapper à la déportation. Dans la planification du peuplement de ses colonies, l’Empire Britannique sait soigneusement sélectionner les déportés en fonction de leurs talents et de ce qu’ils peuvent apporter au développement des terres nouvelles. Ces femmes deviendront domestiques pour les familles aisées, en porteront l’humble bonnet blanc, et seront encouragées à épouser des bagnards libérés…

C’est de Woolwich, près de Londres, que le bateau a appareillé cinq jours plus tôt, dans un état assez déplorable, comme le révélera l’enquête, pour une longue traversée vers la colonie pénitentiaire de Botany Bay, ces tristes tropiques que les passagères forcées n’atteindront jamais. Malgré les efforts désespérés des Boulonnais, freinés par l’interdiction des douaniers de mettre en oeuvre un sauvetage forcé contre l’avis de l’équipage anglais, le pire finit par se produire. On ne plaisante pas avec la douane, dont l’attitude aberrante a empêché aux autorités d’organiser le secours à terre. C’est par la force des baïonnettes que les douaniers ont interdit l’accès au rivage aux Boulonnais, manquant de provoquer une émeute, tandis que quatre corps sont déjà recrachés par la Manche sur le rivage…

Déjà, avant le coucher du soleil, les rats quittent le navire de toutes les manières possibles. Puis, dans un craquement infernal, le navire tout entier est disloqué par les flots… Alors, le doute n’est même plus possible. A ceux qui ne croyaient pas possible encore que les cris fussent bien ceux de femmes, les cadavres qui viennent s’amonceler sur la plage ne laissent plus place à l’incrédulité. Près de cent corps de femmes, d’adolescentes de treize ans aux condamnées les plus âgées, d’une soixantaine d’années, mais la plupart dans la force de l’âge, viennent un à un s’échouer sur le sable des plages de la côte, jusqu’au Cap Gris-Nez, en même temps que ceux des marins, guère plus chanceux. Seuls trois membres d’équipage de l’Amphitrite échappent miraculeusement à la noyade.

L’affaire fait certes grand bruit, en France comme Outre-Manche, inspire sa toile au peintre Turner, a Disaster at Sea, mais ne permet en aucun cas de réviser le sort de tous les déportés anglais, écossais, irlandais ou gallois, coupables des crimes de pauvreté et parfois de rébellion contre la Couronne… L’histoire du peuplement des possessions australes portent la marque de cette infamie. Quatre-Vingt-Dix femmes et marins furent inhumés au Cimetière de l’Est, et un mausolée fut érigé à leur mémoire. D’autres dépouilles furent prises en charge par les communes où s’échouèrent les noyées…

Mais, à Audresselles, un lieu-dit « Le Trou de l’Inglesse » semble indiquer que certaines de ces naufragées ont survécu, cachées par les marins, et ont fait souche, peut-être… En tout cas, il est plaisant de croire que l’histoire ne s’est pas, pour toutes, fracassée sur les plages de la Côte d’Opale.

A lire absolument : Annpôl Kassis, Les Disparues de L’Amphitrite, Edition Janus, 2010.

ASL

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