Du Boulonnais à l’Alaska, Alphonse Pinart.

Alphonse Louis Pinart, Photo Bradley & Rulofson. San Francisco, Californie.

Savez-vous que nous avons la chance de détenir une des plus riches collections d’ethnographie extra-européenne de France, au Musée de Boulogne-sur-mer ?

Ce sont plus particulièrement les centaines d’objets uniques en provenance de l’archipel de Kodiak, en Alaska.

C’est à un grand précurseur de l’ethnologie, mais aussi spécialiste des langues amérindiennes et océaniennes, que nous devons cette collection exceptionnelle, Alphonse Pinart, originaire de Bouquinghem, à côté de Marquise.

La route est longue, de Boulogne à Kodiak…

Alphonse Louis Pinart est né en 1852, dans une famille aisée de maîtres de forge… Et c’est heureux puisque sa passion des voyages a peu à peu, d’expéditions en expéditions, engloutit l’héritage familial !

Il se passionne très tôt pour l’origine des peuples amérindiens, qu’il découvre à l’occasion de l’Exposition Universelle de 1867, à Paris.

Un autre Boulonnais illustre, de dix ans son aîné, suit déjà cette voie de l’ethnologie naissante : Ernest Hamy, qui deviendra l’un des fondateur et le premier conservateur du Musée d’Ethnographie du Trocadéro. Solidarités boulonnaises ou non, Pinart sera appelé à travailler, dans les années 1880, pour Hamy mais surtout, sera le donateur du premier fonds du grand musée parisien.

Situé dans le Golfe de l’Alaska, à 400 km au sud d’Anchorage, l’archipel de Kodiak comprend une dizaine d’îles, l’île de Kodiak étant la plus grande avec une superficie de 5750 km².

A 19 ans, Le jeune Pinart s’embarque donc, au printemps 1871 et séjourne une année en Alaska, qui vient d’être vendue, en 1867, aux États-Unis par l’empire russe. C’est une expédition, au sens propre du terme, pendant laquelle il ne ménage pas ses efforts pour découvrir les langues et les coutumes des peuples qu’il rencontre.

C’est un monde encore peu connu des Européens, et les motivations de ses premiers découvreurs ne sont pas exclusivement scientifiques… Les Russes en sont les premiers explorateurs. L’archipel de Kodiak, où Alphonse Pinart a passe le plus de temps, est d’abord parcouru par le marchand de fourrures Stepan Glotov, à la fin du XVIIIème siècle, puis par l’explorateur Grigori Chelikhov, qui crée la première colonie russe sur l’île principale qui a donné son nom à l’archipel, qui devient vite le centre du commerce de la fourrure pour l’Amérique russe.

Au Château-Musée de Boulogne...

Au Château-Musée de Boulogne…

Alphonse Pinart sillonne la côte en kayak, à la rencontre des villages du peuple Sugpiaq, appartenant à la nation Alutiiq, et de ses précieuses œuvres, sur l’île de Kodiak, la plus grande île d’Alaska. Il parvient à tisser des liens assez forts pour qu’on lui confie le secret de rites et de mythes peu connus jusqu’alors des Occidentaux, et notamment sur l’usage des fameux masques utilisés lors de festivals d’hiver. Mais la colonisation rompt bien des équilibres millénaires…

Déjà, le peuple Sugpiaq, qui vit essentiellement de la chasse et de la pêche aux saumons, flétans et crabes, abandonne peu à peu ses traditions ancestrales, ce qui permet d’ailleurs à Pinart de collecter les masques de cérémonie qui, le plus souvent, étaient brûlés à la fin des fêtes.

Masques de Kodiac

A son retour, c’est déjà une soixantaine de masques de l’archipel de Kodiak, mais aussi des îles Aléoutiennes, dans le détroit de Béring, qu’il rapporte dans ses malles et qu’il confie, en 1875, au Musée de Boulogne-sur-mer… Cette collection représente les 2/3 des pièces mondiales en provenance de Kodiak !

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En quoi consiste cette collection exceptionnelle de masques de Kodiak ?

Masque de Kodiak

Perry R. Eaton, Blue Moon, Anchorage, Alaska, bois, peinture, plumes, 2010. Don de l’artiste au Château-Musée de Boulogne.

Les festivals d’hiver de Kodiak commençaient au mois de novembre, chaque année, et permettaient au peuple Sugpiaq d’invoquer le monde des esprits, grâce aux danses masquées, au son de tambours de cérémonie, et de demander la bénédiction des ancêtres la prochaine saison de chasse du printemps.

Jusqu’à épuisement des réserves, ces cérémonies réunissaient souvent plusieurs villages, pendant tout l’hiver.

Et les masques constituaient l’objet central de ces rites. Ils ne sont pas simplement des objets inanimés. Ils renferment l’âme et les pouvoirs des esprits qu’ils représentent.

Pour cette raison, ils étaient brûlés ou brisés, à la fin des cérémonies, ou plus rarement déposés dans des grottes éloignées de toute installation humaine. Cependant, la collection d’Alphonse Pinart léguée au musée n’est pas uniquement constituée de masques de Kodiak. On y trouve également des objets de culture Yup’ik, peuple de la baie de Bristol, au Sud-Ouest de l’Alaska.

Alphonse Pinart continue de voyager… Missionné cette fois par l’historien américain George Bancroft, il entreprend un deuxième voyage, en 1873 et 1874, c’est par la Russie qu’il se rend sur les rivages du Détroit de Béring.

Il s’agit alors en effet de démontrer les théories du peuplement de l’Amérique, par le détroit entre la Sibérie et l’Alaska… Il y a 22 000 ans, des peuples sibériens ont traversé la mer, alors glacée, pour suivre des troupeaux, on le pressent déjà. Mais encore faut-il en apporter les preuves et établir les liens de parenté qui subsistent, après vingt millénaire, entre les cultures, de part et d’autre de l’étroit bras de mer. L’étude des traditions chamaniques en constitue donc un des enjeux.

Lunettes de neige d'un chasseur de Kodiak

Lunettes de neige d’un chasseur de Kodiak

Pour cette expédition, il reçoit, en 1874, la Médaille d’or pour voyage d’étude, missions et travaux de reconnaissance de la Société de Géographie.

Le Musée d’Ethnographie du Trocadéro, dont l’un des fondateurs et le premier directeur fut le Boulonnais Ernest Hamy.

Les voyages s’ajoutent aux voyages : Le territoire des États-Unis, les Antilles, la côte Ouest de l’Amérique latine… Du Chili, il embarque, sur le Seignelay, vers l’île de Pâques, puis rejoint la Californie, puis le Mexique et le Texas…

La collection personnelle qu’il constitue est d’une richesse inégalable, mais sa fortune personnelle est dilapidée.

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L’horizon de Pinart n’a de limites que dans ses finances personnelles, qui s’amenuisent. Le désir de nouveaux voyages, la constitution d’une inestimable collection personnelle d’objets et de livres, l’obligent à chercher des financements pour ses nouveaux projets de voyages. C’est le Ministère de l’Instruction Publique, qui vient de mettre en place l’école laïque, gratuite et obligatoire, qui se fait son mécène, en 1878. Mais, en contrepartie, il doit accepter de confier sa précieuse collection au Musée du Trocadéro.

Ainsi, sa collection personnelle, constituée des fruits de ses expéditions et de nombreux achats, dont le fameux crâne de cristal mexicain, constitue le tout premier fonds du jeune musée du Trocadéro, créé la même année et dirigé par le Boulonnais Ernest Hamy : 250 pièces océaniennes et 3000 pièces américaines !

Petit à petit, Pinart vend presque tout. Et parmi les milliers de livres qui sont achetés par la Newberry Library de Chicago, on trouve le seul exemplaire du Popol Vuh, le plus précieux document qui nous permet de connaître  la mythologie maya.

Délesté de ses précieux trésors, il peut alors continuer à voyager pendant de nombreuses années.

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Mais c’est dans l’indigence qu’Alphonse Pinart meurt, en 1911, à Boulogne-Billancourt, laissant sa veuve dans une misère qui l’oblige à prendre le chemin d’une usine de savons.

Entre Boulogne et Kodiak, les chemins ne se sont pas refermés derrière Alphonse Pinart, dans les eaux glacées du détroit de Béring… Des liens étroits se sont tissés entre le Musée de Boulogne-sur-mer et l’île lointaine.

La mémoire de Kodiak passe par Boulogne-sur-mer ! Des artistes contemporains de l'île retrouvent les inspirations de leurs ancêtres. Perry R. Eaton, I See You, Anchorage, Alaska, 2012. Don de l'artiste au Château-Musée de Boulogne.

La mémoire de Kodiak passe par Boulogne-sur-mer ! Des artistes contemporains de l’île retrouvent les inspirations de leurs ancêtres. Perry R. Eaton, I See You, Anchorage, Alaska, 2012. Don de l’artiste au Musée de Boulogne-sur-mer.

En effet, en quête de leur propre passé et de leurs coutumes disparues, c’est vers Boulogne que le regard des habitants de Kodiak s’est tourné. C’est ainsi que dans la cadre d’une coopération étroite, certains masques du musée ont fait le chemin du retour, le temps d’une exposition à l’Alutiiq Museum de Kodiak…

Artistes contemporains, scientifiques et archéologues continuent donc d’aller et venir, dans les deux sens, entre le Boulonnais et l’Alaska. A l’Alutiiq Museum, Kodiak, Alaska, aujourd’hui.

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2 réflexions sur “Du Boulonnais à l’Alaska, Alphonse Pinart.

  1. La route est longue, du Boulonnais à Kodiak. Et les collections du Château-Musée sont magnifiques. Finesse des styles, joliesse des couleurs, surprise des formes… il faut voir tout ça pour laisser vagabonder son esprit en totale liberté. Liberté du regard, de la pensée, liberté dans le temps et par rapport au temps. J’ai été content que des masques puissent retrouver la terre de leurs origines, et apporter un témoignage de son passé à un peuple d’Amérique du Nord.

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