Le Dieu Accroupi de Saint-Martin…

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Dans la campagne du Boulonnais, au détour d’un chemin et dans les pierres qui le pavent, au long d’une route et derrière une rangée de peupliers ou de charmes, dans l’ombre des saules qui bordent des ruisseaux innombrables, dans les eaux des sources et des fontaines sacrées, on trouve bien des trésors cachés et oubliés. 

Ainsi, à Saint-Martin, au creux des collines et dissimulé par les reliquats de l’ancienne forêt domaniale de Boulogne, se nichent encore, dans la cour d’une ferme, les vestiges d’une abbaye médiévale. Et dans les pierres de ces vestiges, malgré les remaniements successifs, c’est l’empreinte d’un passé bien plus ancien encore dont on peut lire les reliefs dans les échos du temps.

Déjà, nous avons évoqué la comtesse Mathilde (1103-1152), fille du comte Renaud de Dammartin, félon au roi Philippe Auguste et vaincu à Bouvines, mariée à Philippe Hurepel, bâtard du même roi et bâtisseur du château de Boulogne… Vous savez, cette pieuse comtesse qui distribuait aux pauvres le pain et le hareng, une fois l’an, laissant dans nos locutions le célèbre « Chacun sin pain s’n’héring »…

Loin de réserver ses largesses aux plus humbles, c’est aussi auprès de l’Eglise que Mathilde a multiplié les donations.

Et au Moyen Age, la richesse, c’est la terre… Ainsi, Notre-Dame de Boulogne reçoit-elle des mains de la comtesse quarante arpents de bois et les champs qui les longent. Une abbaye est fondée et placée sous l’autorité de l’évêque de Boulogne, située sur l’actuel territoire de la commune de Saint-Martin.

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Une église, devenue grange

Bâti et fortifié comme la multitude de petits manoirs qui poussent comme autant de bijoux de pierre dans l’écrin de verdure du Boulonnais, la ferme a gardé sa cour rectangulaire de cloître.

Plantée dans un champ, la tour d’un moulin, aux armes de la Vierge nautonière, édifiée au XVème siècle, la domine encore, dans les champs de blé, tandis que le vivier, en contrebas, alimenté par un aqueduc souterrain a disparu.

Ainsi, l’abbaye prospère à l’abri des regards, dans un comté si souvent en proie aux convoitises des puissants et aux affres des guerres. Le Boulonnais vient alors, à la fin du XIIIème siècle, d’entrer durablement dans l’aire d’influence du royaume de France, après avoir oscillé des siècles entre ses liens naturels avec l’Angleterre et ses alliances diplomatiques avec le Saint-Empire. Et sans doute le monastère a-t-il joué un rôle dans les défrichements et la mise en valeur des terres qui l’entourent.

La rose, au pignon, aujourd'hui murée.

La rose, au pignon, aujourd’hui murée.

Dans la cour de cette ferme, on trouve encore l’église abbatiale, devenue une grange depuis bien longtemps.

La voûte gothique du portail, la rosace et les fenêtres, aujourd’hui murées, la tour qui subsiste encore et les pierres de celle qui a disparu,encadrant solidement l’édifice, y sont encore visibles, ne laissant aucun doute sur l’usage des lieux.

Au tympan de cette église oubliée, on trouve encore un bas-relief représentant Dieu foulant au pied l’aspic et le basilic, thème fréquent dans les livres de pierre médiévaux… De part et d’autre de la figure humaine, les mains posées sur les genoux, chimère et dragon se prosternent, vaincus en apparence par la puissance divine.

Au tympan, le Dieu Accroupi.

Au tympan, le Dieu Accroupi.

Mais il n’est pas interdit, à l’instar des érudits du XIXème siècle, d’y voir les traces d’un passé bien plus ancien, tant la représentation en est particulière, rappelant les souvenirs d’un paganisme qui hante encore les campagnes. Paganus ne signifie-t-il pas « paysan » , en latin ?

La force et la vigueur de certains lieux de pèlerinage, en Boulonnais, la persistance de certaines pratiques traditionnelles, des Guénels à la Saint-Nicolas, les légendes encore vivaces, mettant en scène des chevaux ou des biches, avatars de dieux oubliés, même délétères et ployant sous le poids d’un savoir superficiel et globalisé, témoignent encore de la résistance de la mémoire de temps dont les jalons sont devenus des symboles.

Au tympan, le Dieu Accroupi

Car c’est bien un Dieu Accroupi qui y est ainsi représenté…

Cette figure énigmatique n’est pas si courante, dans l’iconographie médiévale, et nous vient de loin. La référence à un dieu assis, posant les mains sur les genoux, témoigne peut-être de la résurgence d’un passé dont l’imaginaire survit encore dans l’esprit du sculpteur.

En des temps où l’Eglise reprend à son compte les anciennes croyances, les lieux de culte où l’on se rend encore, les arbres ou les fontaines sacrées, il n’est pas exclu que la représentation de ce dieu accroupi fasse référence à un attachement encore présent pour une divinité pré-chrétienne…

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Dragon ou serpent chtonien ?

La position accroupie est fréquente, dans la statuaire gauloise; de nombreuses oeuvres en témoignent, qu’elles représentent des dieux, de déesses mères ou des chefs de guerre. On parle même alors de « posture gauloise ».Fréquemment décapitées lorsque le christianisme devient religion officielle de l’empire romain, par l’édit de Thessalonique en 380, ces représentations laissent cependant une empreinte durable dans la statuaire médiévale. 

Qui serait donc ce Dieu Accroupi de Saint-Martin ? A ce stade, il n’est possible que d’émettre des hypothèses…

Relevé du tympan par J.F. Henry, 1810.

Relevé du tympan par J.F. Henry, 1810.

Ainsi J.F. Henry, adjudant du Génie, membre de la société d’agriculture, de commerce et des Arts de Boulogne, dans son Essai Historique Topographique et Statistique sur l’Arrondissement Communal de Boulogne, paru en 1810 y entrevoit la survivance d’un dieu gaulois, connu, écrit-il, dans tout le pays, comme sous le nom de « Dieu Accroupi » par les habitants du Boulonnais.

« Les restes mutilés de cette espèce d’hiéroglyphe permettent encore de distinguer les contours d’une figure assise, les deux mains appuyées sur les genoux, caractérisant la divinité au centre de l’univers, d’où elle considère, dans le repos, l’écoulement perpétuel des siècles qui se succèdent, rapidement et sans retour. »

Et de fait, il est un dieu celtique qu’on ne connait que par ses représentations, partout présentes sur le territoire des Gaules, mais plus particulièrement en Belgique Seconde, à laquelle appartient la région des Morins : Cernunnos, le dieu-cerf, toujours assis ou accroupi, coiffé de ses bois, toujours accompagné d’un serpent, souvent entouré d’animaux, et qui symbolise la richesse de la nature sauvage, la fécondité, mais aussi du cycle de la mort et de la renaissance.

Détail du panneau intérieur du Chaudron de Gunsdestrup, représentant Cernunnos. Musée National du Danemark, Copenhague.

Parmi la quarantaine de représentation de Cernunnos, on dispose de la remarquable figure d’un panneau intérieur du célèbre Chaudron de Gundestrup, datant du IIème siècle avant Jésus Christ, et retrouvé dans une tourbière du Jutland, au Danemark, en 1981. 

Dans cette oeuvre remarquable, qui constitue un témoignage unique sur l’iconographie du panthéon celtique, comparable dans sa fonction à tous les chaudrons magiques du monde celte (Le Graal du roi Arthur n’en est que la version christianisée), le Dieu Cernunnos y est représenté accroupi, tenant d’une main le serpent à tête de bélier, et de l’autre un torque, entouré des bêtes sauvages de la forêt dont il est le maître.

Créature aquatique ?

Le serpent-bélier symbolise les forces primales de la nature qu’il faut maîtriser, tandis que le torque représente la force et la royauté. Cette représentation tricéphale est alors une constante qui induit la représentation d’un cycle temporel infini : création, maîtrise des forces naturelles puis destruction…

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Le Dieu Accroupi, détail de la main posée sur le genou

Le Dieu Accroupi, détail d’unemain posée sur le genou

Que le Dieu Accroupi de Saint-Martin puisse constituer une résurgence tardive de cette représentation de Cernunnos, rien n’est moins sur ni plus hasardeux…
Mais, survivant à l’intrusion des dieux romains, en compagnie desquels il est parfois représenté, survivant dans l’imaginaire populaire, et celui des artistes médiévaux, comme UN dieu et non LE dieu, il n’est pas impossible qu’il ait franchi les barrières artificielles du temps, des religions et de leur représentation, par le cheminement de pensée propre aux symboles, qui se perdent toujours dans un passé plus lointain que celui qu’on croit entrevoir…

Le moulin de la ferme, datant du XVème siècle.

Le moulin de la ferme, datant du XVème siècle.

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Une réflexion sur “Le Dieu Accroupi de Saint-Martin…

  1. A la croisée de chemins de randonnée pas toujours faciles, caché dans un écrin de bocage et de bois, se révèle ce petit coin charmant de jolie campagne. Le dieu assis, puis Cernunnos, divinités liées au sol, ne sont peut-être que deux avatars d’une même croyance, continuée à travers les âges…

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