Sylvie, ballotineuse d’enfer !

Sylvie et ses collègues chez

Sylvie, au centre, chez Degrendele

Aujourd’hui, c’est à Sylvie que nous donnons la parole. Comme tant d’autres, ici, elle a été ouvrière de salaison dès l’âge de 16 ans.

Et, malgré la difficulté du travail, le froid qui ronge les mains, et les séquelles de ce labeur sur la santé, elle affirme encore, avec vigueur, que ce fut la meilleure période de sa vie…

Merci à celle qui fut – elle le revendique avec force – la meilleure ballotineuse de Capécure, pour avoir accepté de témoigner. « 22 caisses de ballotins à  l’heure, à la main, ce n’est pas rien !  » « –Quand je vois ta caisse de ballotins, c’est comme une boîte de chocolats », lui disait son patron.

Entrons avec Sylvie dans une époque révolue, où on ne crachait pas dans ses mains pour faire respecter ses droits.

Chez Degrendele, Capécure à l’ancienne !

« J’ai commencé à travailler à 16 ans. Une fois mon BEPC en poche, après mon année de Troisième. Après 6 mois à Nord Pêcheries, je suis entrée chez Degrendele et j’y suis restée 10 ans… Ma mère travaillait en salaison, mes soeurs en surgélation. Mon père avait été marin, mon frère était marin.
Et ce sont les plus belles années de ma vie !
Même avant, on venait voir nos mère qui travaillaient à Capécure, et nous, les gamines, on leur faisait 2 ou 3 kilos de poissons pour les aider à remplir leur plateau… »

Sylvie détaille avec nostalgie ses fiches de paie, à la semaine, encore rédigées à la main : 51h, 46h, 53h… On ne chômait pas à Capécure !

Sylvie travaillait dans un cabanon, sous le toit de la fabrique, avec l’épouse du patron, Odette. Mais c’est elle qui dirigeait, d’une main de maître.

Je savais ce qu’il y avait à faire ! La patronne ? Souvent, comme le plafond était bas, elle s’accrochait les caveux (cheveux) dans les poutres.

Je portais les sacs de sel. Pas de différence entre hommes et femmes ! Et personne ne traitait jamais personne de fainéant. Ça ne se disait pas; c’était une insulte grave ! Puisque tout le monde était là, personne n’était fainéant.

Les plus belles années de sa vie, pourtant, malgré le froid qui ronge les mains, les charges à porter et les heures interminables ?
Sylvie l’affirme. Il y avait de l’ambiance, à Capécure… surtout en novembre, au moment du « Héring de Nos Mers », le hareng de nos mers, la fête qui célébrait la reprise de la pêche au hareng. Période faste pour les marins-pêcheurs comme pour les ouvrières et ouvriers de marée et de salaison.

Le patron organisait le bal de Sainte-Catherine, et payait la limonade, mais… 
La meilleure période de l’année, c’était l’héring de Nos Mers  ! On accrochait un bouquet dans l’atelier et on faisait une fête. On appelait ça « Faire le bouquet » ! Et le patron donnait des caisses de hareng à volonté et offrait le champagne. Ça durait un ou deux mois pour les harengs saurs.
Les vrais Boulonnais n’achetaient jamais le pichon (poisson), on travaillait tous dedans !

Les anecdotes se multiplient, dans le récit enthousiaste de Sylvie…

On avait un collègue qui était sous contrôle judiciaire. Un inspecteur, qui était l’ami du patron, venait vérifier s’il était à son poste et l’appelait dans l’atelier. Alors, il répondait à chaque fois : « J’t’emmerde ! »… C’est qu’il était bien au boulot !

Quand le carnet de commande était moins rempli, après les fêtes, on jouait parfois à la pétanque sur le trottoir de la rue Fontaine, ou on prenait l’apéro derrière les cuves en écoutant de la musique, on chantait en travaillant, on buvait un café à la pause.
Le matin ou à midi, tout le monde se retrouvait au Châtillon, brasserie emblématique de Capécure, pour manger un sandwich.

Capécure, c’était une famille ! Même si on n’était pas toujours tendre les uns avec les autres !
« Oh Cacure ! « , nous disaient les hommes. « Ferme’t gueule », on répondot !
Et même le weekend, en sortant de boîte, on allait prendre le café au Châtillon. Il y avait tout le temps du monde ! Ou on allait à Henriville, chez « Grosse Tototte », le vendredi soir…

Sylvie, ce n’était pas seulement la meilleure ballotineuse de Capécure, c’est aussi, et encore, un sacré caractère ! 

« Communiste anarchiste » ! 

C’est ainsi que l’appelait son patron, quand il était en colère contre elle… Car Capécure, ce sont aussi des luttes ! Elles n’avaient pas leur langue dans leur poche, les « cacures » !
Et les patrons savaient qu’ils ne pouvaient pas se passer de leur savoir-faire.

Mon patron, il m’aimait bien… Des commandes, il en a eu, grâce à moi !
Même si je l’ai mis aux Prud’hommes, plusieurs fois ! « T’es une communiste anarchiste ! » Vla ce qu’il me disait souvent !

J’ai fait mettre une pointeuse, je lui ai fait acheter des blouses quand il ne voulait plus payer les salissures, j’ai récupéré 5 ans d’augmentation non payés ! J’étais à la C.G.T.
Mais il m’aimait bien quand même, et j’ai même fait embaucher du monde, comme ma sœur Babette… Quand j’attendais ma fille, il me disait tout le temps : « Sylvie, si c’est un garçon, appelle le Vincent ! ».
Même en congé maternité, je venais travailler. Parfois, le samedi, quand il y avait beaucoup de commandes, il me demandait de venir, et comme je refusais, il sortait de sa poche un billet de 500 francs ou il me donnait des bons d’essence de chez Peuvion. Il savait me prendre par les sentiments, quoi !
Quand mon père est décédé, j’étais effondrée. Le magasin a envoyé une gerbe aux obsèques. Quand je suis rentrée, le patron m’a appelé avec sa petite sonnette et m’a dit : « T’auros pu dire merci pour les fleurs ! »… J’étais tellement en colère que j’ai garroté ma balance dins l’ mur. Les filles, en bas, à l’atelier, se sont arrêtées de travailler, parce qu’elles trouvaient que c’était une honte de me dire ça. Mais je ne voulais plus y retourner ! Ma mère est allé le voir et il était tout penaud… « J’ai un furoncle douloureux, en ce moment »… Alors, ma mère lui a répondu : « J’suis pas venue vous parler de vot’cul, j’suis venue parler d’eum fille ! »
Un jour, il y avait des vers dans un plateau de breules (laitances). J’ai pris l’initiative de le jeter, bien sur ! Le patron m’engueule et menace de retenir sur mon salaire. Alors j’ai récupéré les breules à la poubelle, et je lui ai dit : « Si c’est retenu sur mon salaire, je les prends, c’est à moi ! Et je les emporte à l’Hygiène ! »  Il a vite changé d’avis !

Sylvie et ses collègues, chez J.B.D.

Sylvie et ses collègues, chez J.B.D.

Tout a changé

Mais, comme le prédisait le patron, tout a changé…

A sa mort, je suis partie travailler chez J.B.D. C’était l’usine ! Tout le monde était sur des machines, sauf moi, qui était ballotineuse. Je me souviens, les filles se moquaient de ma blouse à fleurs.
J’ai appris à travailler avec un bonnet, des gants… Mais comme je n’y arrivais pas, parce que c’est minutieux, les ballotins, je coupais les doigts des gants.
Et puis, les machines ont pris le dessus !
Là, on peut parler d’exploitation. Le harcèlement ? C’est nous faire faire des heures en plus, au même prix ! Quand on était payées à l’heure, c’était autre chose, on nous les payait toutes !
Mais je les ai attaqués aussi aux Prud’hommes, pour une histoire de colis de Noël auquel j’avais droit ! C’était le pot de fer contre le pot de terre, m’avait dit une déléguée C.G.T., mais j’ai gagné quand même !

Nostalgique, Sylvie ?
Oui, incontestablement. D’une époque où on travaillait beaucoup, mais où l’on gagnait sa vie, où l’on travaillait tous, où la solidarité n’était pas un vain mot, et où on arrivait à se faire entendre…

On n’avait pas le même âge qu’aujourd’hui, c’est vrai, mais si on me demandait, aujourd’hui, de repartir en salaison artisanale, j’y artourne direct !
C’est difficile de penser qu’on avait 16 ans, quand on a commencé… A 16 ans, aujourd’hui, nos margats, on les prind pour des bébés. On ne les verrait pas travailler comme nous !

On vous parle d’un temps que les moins de 40 ans ne peuvent pas connaître…

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5 réflexions sur “Sylvie, ballotineuse d’enfer !

  1. Mes respects Madame, je suis de la marine. dans ma famille c’était des marins, mon époux également. J’ ai de la famille qui a travaillé dans votre milieu. je sais que votre métier a été trés dur , car c’était un métier? qui n’a pas toujours était facile. je vous tire mon chapeau pour tout ce que vous avez fait, ainsi qu’à toutes les dames qui ont fait votre métier. a l’époque on partait travailerl avec plaisir, même si c’était trés dur, et les copines c’était un peu la famille. mais comme vous le dites trés justement l’ambiance a changée lorsque vous êtes parti travaillé dans des groupes plus importants, car là le patron lui même ne vous connait même pas et vous avez une chef, si elle vous apprécie c’est bien si non la vie est dure, mais vous vous êtes une femme de caractére et vous avez su vous défendre, mais celle qui ne savait se défendre est bien elle se faisait « bouffer ». je vous remercie beaucoup pour votre témoignage, je vais le faire lire à mon fils, cela nous replonge des années en arriére. on pourrait en faire un film comme il y en a eu sur la sardine; meci encore pour votre précieux témoignage et sincéres salutations. je suis de 1946, peut être sommes nous de la même régération.

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  2. Précieux témoignage social, sociétal,professionnel et familial. Cette époque persiste encore aujourd’hui dans nos cœurs et nos âmes et devrait raviver les notions – de respect de l’autre (employé ou patron, parent ou enfant ), de solidarité, d’amitié, de joie au travail, de bonheur en famille – qui sont maintenant très dégradées. Mais restons optimistes et luttons chacun au quotidien à notre petit niveau pour une meilleure société, chacun à sa manière.

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