Boulogne la Romaine et la Classis Britannica

Pierres de taille enlevées à des édifices romains pour fonder le rempart urbain de la fin du IIIème siècle.

Pierres de taille enlevées à des édifices romains pour fonder le rempart urbain de la fin du IIIème siècle.

A bien des égards, on pourrait considérer Boulogne comme une ville d’irréductibles… Jules César décrit d’ailleurs ses habitants comme des combattants coriaces.
Mais, la présence romaine, en réalité, à façonné les structures de la ville et plusieurs empereurs y ont séjourné, faisant de l’embouchure de la Liane la base de la conquête de la Bretagne, puis le lieu d’embarquement privilégié vers les contrées d’Outre-Manche, après la conquête, et de surveillance du Détroit.

Tout le Nord des Gaules est désigné par Jules César sous le nom de Belgica, et le peuple gaulois qui vit dans notre région littorale, peuplant un vaste territoire de l’embouchure de la Canche à celle de l’Escaut, sont les Morins, dont le nom vient sans doute de la langue gauloise, « mori », signifiant « mer ».

Déjà, les futurs Boulonnais appartiennent au peuple de la mer…

Jules ne tarit pas d’éloge sur les Belges, dont font partie les tribus de la Morinie, qu’il considère comme les plus braves parmi les autres peuples gaulois. Certes, il a l’habitude d’insister sur les mérites des peuples qu’il a vaincus, pour se faire mousser aux yeux du Sénat, Jules, mais pourquoi, cette fois, ne le croirions-nous pas ?

« Toute la Gaule est divisée en trois parties, dont l’une est habitée par les Belges, l’autre par les Aquitains, la troisième par ceux qui, dans leur langue, se nomment Celtes, et dans la nôtre, Gaulois. Ces nations diffèrent entre elles par le langage, les institutions et les lois. Les Gaulois sont séparés des Aquitains par la Garonne, des Belges par la Marne et la Seine. Les Belges sont les plus braves de tous ces peuples, parce qu’ils restent tout à fait étrangers à la politesse et à la civilisation de la province romaine, et que les marchands, allant rarement chez eux, ne leur portent point ce qui contribue à énerver le courage : d’ailleurs, voisins des Germains qui habitent au-delà du Rhin, ils sont continuellement en guerre avec eux. »

Vue de Boulogne la Romaine. Dessin Pierre Knobloch, cercle archéologique de la Côte d’Opale, service archéologique municipal.

Vue de Boulogne la Romaine. Dessin Pierre Knobloch, cercle archéologique de la Côte d’Opale, service archéologique municipal.

Certes, il les désigne plus tard comme des traîtres et des lâches, lorsque les Morins se révoltent contre la domination romaine, mais oublions… Il a mis près d’un an à abattre leur résistance !

Et même si la ville la plus importante de la Morinie est encore Thérouanne, avant la conquête romaine, Boulogne, alors Gesoriacum, s’apprête à devenir la plus importante implantation militaire romaine, base de la difficile conquête de la Bretagne, dont on aperçoit les falaises, de l’autre côté de la mer…
A la blancheur de ces falaises, on doit le surnom de la Bretagne, Albion, perfide comme il se doit !

En effet, Jules est vite convaincu de la nécessité de contrôler Gesoriacum et son port, Portus Itius, d’où la traversée vers le pays des (Grands-) Bretons semble « la plus courte », écrit-il… Pendant sa Guerre des Gaules, en 55 et et 54 avant J.C., il réunit 800 vaisseaux, transportant 25 000 légionnaires, pour cette conquête, et ce sont deux expéditions qu’il conduit dans l’île de Bretagne, avide de conquérir ses ressources agricoles et minières et particulièrement les mines de fer du Weald.

Vaines tentatives ! Ce sont ses successeurs qui poursuivront ses rêves de conquête…

L’empereur Claude (10 avant J.C-54 ap. J.C.), conquérant de la Bretagne, représenté en Jupiter, marbre, vers 50 après J.C., retrouvé à Lanuvium, Italie.

C’est en l’an IV de notre ère, alors que l’Empire a été fondé et consolidé par Octave Auguste, que la ville est baptisée Bononia, sous l’empereur Tibère, mais elle continue indistinctement à être désignée sous ce nouveau nom et sous celui de Gesoriacum.

L’empereur Caligula y fait édifier un phare, qui restera debout jusqu’en 1644, sous le nom de Tour d’Ordre, édifice de douze étages octogonaux, qui culmine à 40m de hauteur, et n’a finalement pas résisté, quinze siècles plus tard, à l’effondrement d’une partie de la falaise.

Le passage de Caligula à Boulogne constitue d’ailleurs un épisode rocambolesque dans la vie de cet étrange empereur, sans qu’on puisse être certain de la véracité des événements.
Dans un chapitre de la Vie des Douze Césars, Suétone rapporte ainsi les aventures de l’empereur sur les côtes de Manche, alors qu’il tentait à son tour l’invasion de la Bretagne :

« Enfin, il s’avança vers les bords de l’Océan, à la tête de l’armée, avec un grand appareil de balistes et de machines de guerre, comme s’il eût médité quelque grande entreprise. Personne ne connaissait ni ne soupçonnait son dessein. Tout d’un coup il donna l’ordre à ses soldats de ramasser des coquillages, et d’en remplir leurs casques et leurs vêtements : «C’étaient, disait-il, des dépouilles de l’Océan ; et on les devait au Capitole et au palais des Césars». Comme témoignage de sa victoire, il fit élever à une hauteur prodigieuse une tour où l’on alluma, pendant la nuit, des fanaux comme sur un phare, pour diriger la marche des navires. Il promit aux soldats une gratification de cent deniers par tête ; et, comme si c’eût été le comble de la libéralité, il leur dit : «Allez-vous-en joyeux et riches».

Ainsi, Caligula revient en triomphe à Rome, sans avoir envahi la Bretagne, mais il a vaincu Neptune et en attend quelque reconnaissance par le Sénat. En tout cas, il laisse à sa gloire la Tour d’Ordre aux habitants de Bononia…

Son successeur, Claude, sans doute le plus valeureux des Julio-Claudiens, malgré ses multiples infirmités et son bégaiement prononcé, devenu empereur par hasard, réussit, quant à lui, cette conquête tant espérée de la Bretagne et de ses richesses. Déjà, le tout premier camp romain commence à structurer l’espace de la ville.

Le camp de la Classis Britannica, à Boulogne sur Mer, extrait de

Le camp de la Classis Britannica, à Boulogne sur Mer, extrait de « L’armée romaine en Gaule », par Claude Seillier.

A l’abri de ses falaises d’Ordre et de Châtillon, idéalement situé dans l’estuaire de la Liane qui forme un port naturel, la ville est choisie pour accueillir le siège de la flotte romaine, la Classis Britannica.
Au cœur d’échanges riches et variés, elle est également dotée d’un bureau de douane, un portorium, et rapidement desservie par un réseau de voies romaines, édifié par Agrippa, général d’Octave Auguste, qui la met en relation avec les autres cités de la Gaule romaine, jusqu’à Rome en passant par Lyon, mais aussi, vers le Nord, en direction de l’espace rhénan jusque Cologne.

De ce port, il ne reste rien, même si l’empreinte romaine sur la vieille ville est particulièrement visible.

Tracé des cardo et decumanus, qui caractérisent toutes les fondations urbaines romaines.

Tracé des cardo et decumanus, qui caractérisent toutes les fondations urbaines romaines.

Le castrum de Boulogne est rapidement édifié dès le IIème siècle. Précédé d’un fossé, surveillé par des tours rectangulaires, et entouré d’une voie qui en fait le tour, l’édification du castrum donne durablement sa structure à la ville. La porte prétorienne s’ouvre sur le port, qu’elle surplombe d’une quarantaine de mètres, puisque les pentes de cet espace fortifié sont aménagées en gradins et offrent un spectacle incomparable.

De ces murailles, on peut encore voir les vestiges, ainsi que de l’enceinte édifiée aux IIIème et IVème siècles, qu’on peut observer désormais dans les sous-sols de notre Château-Musée.

Le flanc oriental du château médiéval, posé sur une courtine romaine, utilisée comme fondation. Photo Ville de Boulogne. http://www.ville-boulogne-sur-mer.fr/A/les-souterrains-gallo-romain

A l’intérieur du camp, s’alignent une douzaine de casernes, qui peuvent abriter près de 3000 hommes, et dont les origines, connues par leurs stèles mortuaires, montrent l’étendue géographique du recrutement dans la légion romaine. Les légionnaires ne sont pas tous romains, ils sont Thraces, Pannoniens, Syriens, et apportent avec eux leurs cultes…
Les vestiges et objets retrouvés témoignent d’une vie foisonnante : fours à pain, dés et jetons pour les loisirs, vaisselle et des tonnes de coquilles de moules et de coquillages, qui laissent penser que la ration des légionnaires était parfois bien maigre.

Les fouilles récentes, sur le site de la Crypte, avant sa restauration, confirment la présence de ces multiples casernements, dans ce quartier dévolu, la retentura.

Fouilles de la Crypte de la Basilique Notre-Dame, 2012.
http://www.inrap.fr/archeologie-preventive/Actualites/Actualites-des-decouvertes/p-15300-Crypte-de-la-basilique-Notre-Dame-de-Boulogne-sur-Mer-du-camp-romain-de-la-classis-britannica-aux-Temps-modernes.htm

L’anse que constitue la Liane fait alors 800 mètres de large, entre Bréquerecque et les hauteurs d’Outreau. Sur la rive droite est édifié le port de la Classis, dominé par le castrum, tandis que se développe un habitat en basse ville, entre le Val Saint-Martin et le quartier de la Madeleine.

Le rivage, en effet, comme en témoigne notre Rue de l’Ancien Rivage, se situe alors au Nord de la Rue Nationale, et un port fortifié, dont une section de courtine a été découverte en 1992 en laisse deviner la structure comme la découverte d’un entrepôt, sans doute une cale à bateaux.

Après Claude, le victorieux, d’autres empereurs passent par Boulogne pour rejoindre les rives du Kent : Hadrien, Septime Sévère, Constance, Constantin, Constant…

Au IIIème siècle, cependant, ce sont d’autres navires qui sillonnent le Détroit… Peu à peu, les pirates francs et saxons imposent leur loi sur les mers, face aux difficultés internes croissantes de l’Empire.
Le rempart édifié au IIIème siècle témoigne de cette situation d’urgence, et, dans la hâte, de nombreuses pierres provenant de monuments civils et funéraires sont alors utilisées.

inscription funéraire provenant du monument de Tiberieus Avitius Genialis Sulpicianus – Photo Ville de Boulogne. http://www.ville-boulogne-sur-mer.fr/A/les-souterrains-gallo-romain

Après l’incendie de 268, lors des troubles de succession de l’empereur Postume, qui détruit une grande partie des installations portuaires romaines, les sources ne parlent plus guère de la Classis Britannica.

Après 411, l’Empire d’Occident renonce définitivement à défendre ses possessions d’Outre-Manche, et bien avant sa chute, par la déposition de son dernier empereur en 476, Boulogne est entrée dans une nouvelle phase de son histoire.

11287718_1657124784507171_41054994_o

Pour aller plus loin :
– HAIGNERÉ DANIEL, Dictionnaire historique et archéologique du Pasde-Calais. Arrondissement de Boulogne-sur-Mer, t. 1, Arras, 1880.
– WILL ERNEST, Les remparts romains de Boulogne-sur-Mer, Revue du Nord, LX II, 168, 1960, p. 363-380.
– SEILLIER CLAUDE, Boulogne, base navale romaine, A. Lottin (dir.), Histoire de Boulogne-surMer, Lille, 1983, p. 11-32 ; 2 e éd., revue et augmentée, Condé, 1998, p. 11-36.
– SEILLIER CLAUDE, Boulogne, base navale romaine, A. Lottin, J.-C. Hocquet, S. Lebecq (éd.), Les Hommes et la Mer dans l’Europe du NordOuest. Revue du Nord, n° spécial, coll. Histoire, 1986, p. 163-178 ;
– DELMAIRE ROLAND ET COLL, Carte archéologique de la Gaule. 62 Le Pas-de-Calais, Paris, 1994, t. 1, p. 209-301.
– BELOT ERIC, CANUT VÉRONIQUE, Les fouilles archéologiques du « terrain Landrot » en Basse Ville de Boulogne-sur-Mer (1992-1993), Boulogne-sur-Mer, 1996.
– SEILLIER CLAUDE, De Gesoriacum à Bononia. Trente ans de recherches archéologiques à Boulogne-sur-Mer. R. Hanoune (éd.), Les villes du Nord de la Gaule, Actes du colloque de Lille, 2002

Publicités

8 réflexions sur “Boulogne la Romaine et la Classis Britannica

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s