Godefroy de Bouillon – Première partie : Vers l’Orient !

Eugène Simonis, Statue équestre de Godefroy de Bouillon, Place Royale, Bruxelles.

Parmi les Boulonnais célèbres, nous ne pouvions taire le nom de Godefroy de Bouillon… même si les Belges remettront sans doute en cause la certitude des Boulonnais quant à sa ville de naissance ! Fils du comte de Boulogne, duc de Basse-Lotharingie, il devient l’un des quatre principaux chefs de la Croisade des Barons, qui part d’Europe en août 1096, et devient Avoué du Saint-Sépulcre après la prise de Jérusalem, en juillet 1099… Il incarne vite une des figures emblématiques du chevalier très chrétien, se battant pour la foi, à cette époque où l’Église impose peu à peu à la noblesse guerrière un code moral et un idéal religieux. Si sa force surhumaine est fréquemment invoquée dans les sources littéraires, c’est plus encore sa piété et son humilité qui y sont exaltées.

Urbain II prêchant la Croisade, manuscrit du Roman de Godefroy de Bouillon.

Mais arrêtons-nous un peu sur cette Première Croisade et ses causes, religieuses ou non…

Le 27 novembre 1095, au Concile de Clermont, le pape Urbain II appelle l’Occident chrétien à la Croisade. C’est un événement considérable, aux conséquences politiques, mais également économiques et culturelles cruciales !
Quelques années auparavant, les Turcs seldjoukides se sont emparés de Jérusalem, après y avoir vaincu la déliquescente dynastie fatimide, et menacent l’Empire Byzantin, l’empire romain d’Orient… De Constantinople, l’empereur, le « basileus » Alexis Ier Comnène implore le secours du pape.

Cependant, dès qu’on entend faire la guerre au nom de Dieu, il faut souvent chercher dans les causes des spectaculaires appels à la croisade, des motivations bien moins catholiques…
Certes, la foi catholique, son dogme et ses formes de piété imprègnent déjà une société où les rituels religieux se sont peu à peu imposés et rythment la journée, l’année et les étapes de l’existence… Le pèlerinage fait partie de cet ensemble de pratique, et il ne concerne pas uniquement les plus riches !

(Pierre l’Ermite, priant au Saint-Sépulcre, manuscrit de Guillaume de Tyr, Histoire d’Outremer.)

La toute première croisade est d’ailleurs populaire. C’est le petit peuple qui répond, le premier, à l’appel de Clermont. Sur les imprécations de Pierre l’Ermite et Gautier-Sans-Avoir, ceux que l’on surnomme les Ribauds, encadrés par quelques nobliaux, se sont levés, des provinces de France jusqu’à Cologne, et près de 25 000 Croisés d’humble naissance se jettent sur la route de Jérusalem, se livrant volontiers au pillage partout où ils passent. 3000 seulement parviendront à regagner Constantinople, après le massacre perpétré par les troupes du Sultan Kilij Arslan, près de Nicée, en octobre 1096. Cette Croisade des Ribauds, si elle est un échec, comme le seront toutes les croisades populaires, a cependant permis à celle qui suit, la Croisade des Barons, de recruter les guerriers les plus féroces, les fameux Tafurs, du nom d’un obscur roi Normand qui les dirigeait…

Des nobliaux germaniques se sont également empressés de répondre à l’appel du pape, constituant des bandes plutôt qu’une armée, telle celle du prêtre Gotschalk, ou de Volkmar, qui se sont essentiellement illustrées par les premiers massacres antisémites de grande ampleur, en Saxe, dans toutes les villes rhénanes et en Bohème… Ignorantes des réalités orientales, on ne fait guère de différence, en Occident, entre les Musulmans qui ont pris la ville sainte, et les Juifs, qui vivent alors dans les villes de l’Empire germanique. La flambée d’antisémitisme est, pour ces communautés, la principale conséquence de l’appel à la Croisade… Mais, comme la croisade populaire, celle de ces bandes n’arrivera jamais à Jérusalem, massacrée par les Hongrois, qui ne peuvent tolérer leurs exactions.

Cependant, les raisons de l’appel ne sont pas seulement religieuses, en ces temps où les royautés et l’Église, qui ont scellé leur alliance au cours du Haut Moyen Age, par la grande vague des baptêmes royaux, se livrent désormais à un subtil bras de fer…

  • Pour le pape, la Croisade est un moyen de renforcer son autorité, son prestige, et sa capacité à entraîner nobles et rois dans cette aventure lointaine… Déjà, les conflits avec les rois et empereurs sont latents, concernant la question de l’investiture des évêques.
  • C’est également un moyen très efficace de détourner la violence nobiliaire qui sévit, en ces temps « d’anarchie féodale »… Il s’agit désormais de proposer à toute cette engeance un idéal qui repose sur la foi. Et il n’est pas facile de donner un idéal à tout un ordre dont les cadets poursuivent les religieuses dans les bois, courent la veuve comme le Graal, et dont la vie tout entière consiste à galoper de champs de bataille en guerres privées…
  • Et puis, dans cette entreprise militaire comme dans toutes, les raisons économiques constituent également un enjeu de taille… L’Orient et la Méditerranée étant aux mains des Musulmans depuis des siècles déjà, Constantinople demeure le carrefour obligé du commerce avec la lointaine Asie, par voie terrestre comme maritime, et le démantèlement de son empire constitue une sérieuse menace.

Ainsi, il ne s’agit pas, pour le pape Urbain, de laisser la Croisade aux Ribauds ou aux barbares. Elle doit être menée par des barons aguerris, soumis à son autorité, et accompagnés par un légat du pape, Adhémar de Monteil, évêque du Puy… La Croisade des Barons s’organise.

Mais revenons à Godefroy… Est-il même boulonnais de naissance ?

(Eustache II, « aux moustaches », Tapisserie de Bayeux.)

Les Belges vous diront donc qu’il est né à Baisy, en Haute-Lotharingie… Mais il est bien difficile de se prononcer.

En tout cas, il est fils du tonitruant comte Eustache II de Boulogne, vassal du roi d’Angleterre, qui fut porte-étendard de Guillaume le Conquérant à la bataille de Hastings, et d’Ide de Verdun, descendante de Charlemagne, fille du duc de Basse-Lotharingie, Godefroy II le Barbu.

Par leur mariage, est scellée l’alliance entre les comtes de Boulogne et la noblesse lotharingienne, initiée à la génération précédente. Il s’agit en effet, pour le très indépendant Eustache, volontiers frondeur, de s’affranchir des menaces et convoitises qui pèsent sur ses fiefs, de Boulogne à Lens, de la part des ducs de Normandie et des comtes de Flandre…
Epousée en 1056, à l’âge de 17 ans, il est parfaitement vraisemblable qu’Ide de Boulogne ait donné naissance à Boulogne à son deuxième fils, Godefroy, né vers 1061.
Certes, son éducation est confiée à son oncle, le frère d’Ide, Godefroy III le Bossu, et il grandit à Bouillon, avant d’hériter, à la mort de ce dernier, de tous ses titres, à l’exception de celui de Duc de Basse-Lotharingie, que lui refuse l’empereur germanique, Henri IV, puis qu’il finit par lui concéder. En effet, dans la querelle des investitures qui oppose l’empereur au pape Grégoire VII, Godefroy s’est montré d’une fidélité sans faille pour son seigneur temporel.

C’est donc un territoire immense qui lui échoit, entre la « France » et le Rhin. De sa mère, il hérite aussi d’une grande piété, qui le décide, à l’appel du pape à la Croisade, à hypothéquer ses châteaux de Bouillon et de Stenay, respectivement auprès des princes-évêques de Liège et de Verdun.
Godefroy dispose alors de fonds suffisants pour partir sur la route de la Terre Sainte, avec ses frères Eustache, comte de Boulogne depuis 1088, et Baudouin, futur roi de Jérusalem.

Les routes de la Première Croisade. Réalisation de Captain Blood pour Wikipédia.

La route est bien longue, en effet !

Godefroy n’est pas le seul chef de la Croisade. Il mène les « Lorrains ». Trois autres grands barons se partagent, et se disputent souvent, le titre :

  • le comte de Toulouse, à la tête des « Méridionaux », ce Raymond IV de Saint-Gilles dont les ambitions n’ont d’égales que les incohérences stratégiques. Il est le plus âgé, dans l’aventure des quatre barons, et emmène avec lui Adhémar, le légat pontifical.
  • Bohémond de Tarente, prince normand, qui s’est constitué un royaume au Sud de l’Italie, et dont les descendants seront rois de Sicile, conduit les « Normands »
  • Robert II de Flandre, puissant comte d’un comté prospère et quasiment indépendant des couronnes qui s’agitent alentour, est le chef des « Français », secondé par Hugues de Vermandois.

D’autres, de moindre influence, ont aussi laissé leur nom au bénéfice de la Croisade des Barons : Baudouin de Hainaut, Enguerrand d’Amiens, Etienne II de Blois…
Les querelles ne cessent pas dans la pieuse entreprise, et la route vers Jérusalem est ponctuée de conflits entre tous ces grands féodaux…

Partant séparément, les quatre armées empruntent des chemins différents. Godefroy prend la Route de Charlemagne, à travers l’Europe Centrale, pour gagner d’abord Constantinople, où les attend l’empereur Alexis Ier. En Hongrie, ces nouveaux Croisés sont pris à parti par les nobles hongrois, passablement échaudés par les pillages et massacres perpétrés par les croisades des Ribauds et des bandes germaniques…

(L’Arrivée des Croisés à Constantinople, Jean Fouquet, XVème siècle.)

*

Hugues de Vermandois, et Robert de Flandres arrivent les premiers devant les remparts de Constantinople. Godefroy par de Vézelay, passe par Ratisbonne, Vienne, Belgrade et Sofia, pour les rejoindre le 23 décembre 1096, quatre mois après son départ. Les Méridionaux arrivent, quant à eux, en avril 1097.

De cette arrivée, on conserve une source qui témoigne du ressenti des Byzantins face à l’arrivée des « Francs »… C’est un vrai choc des civilisations !
Anne Comnène, l’érudite fille de l’empereur Alexis, décrit sa stupeur, à l’arrivée des Croisés
d’Occident, aux pieds des remparts de la ville. Elle les décrit ni plus ni moins comme des Barbares, ivres de combat et de rapines, à peine civilisés, avides des richesses de Byzance… Tandis que les sources croisées évoquent tous les fastes et les richesses infinies de cette Rome d’Orient !

(Le basileus Alexis Ier Comnène, bibliothèque du Vatican)

Déjà, les relations avec l’empereur Alexis sont très compliquées ! Ce dernier, en effet, a entre-temps, vaincu les Petchenègues, peuplade turque qui assaille ses frontières au Nord, mais aussi l’émir de Smyrne, et a conclu alliance avec les Seldjoukides du royaume de Roum… L’arrivée de ces Croisés, combattants mais aussi serviteurs, prêtres, femmes de petite vertu, illuminés en tout genre, lui pose de sérieux problèmes de ravitaillement et de maintien de l’ordre, alors que les rixes entre autochtones et « Francs » se multiplient.

*

Les Croisés, quand à eux, ne pensent qu’à Jérusalem, et font peu de cas de la défense de l’Empire Byzantin. S’ils prêtent allégeance au basileus, c’est à contre-coeur, et conscients de sa duplicité. Godefroy, d’ailleurs, est le plus réticent : Il se considère vassal de l’Empereur Germanique et de nul autre, et n’accepte le serment lorsqu’on le menace de lui couper les vivres !
Ils promettent cependant de s’acquitter de la corvée de reprendre aux Turcs les territoires qu’ils ont conquis, tout en négociant âprement avec Alexis Ier leur passage du Bosphore, ainsi que le ravitaillement de leurs armées.

Godefroi alla donc le trouver et lui prêta le serment requis; la teneur en était que toutes les villes, contrées ou forteresses dont il arriverait à s’emparer et qui avaient précédemment appartenu à l’empire des Romains, seraient remises à l’officier supérieur envoyé à cet effet par le basileus. Quand il eut prêté ce serment et reçu beaucoup d’argent, il fut l’hôte et le commensal du basileus; après un copieux régal il franchit le détroit et campa à Pélékan. Alors le basileus donna des ordres pour qu’on fournît [aux Latins] un abondant ravitaillement.
Anne Comnène, L’Alexiade, vers 1148.

Ainsi, en mai 1097, ils sont donc devant Nicée pour reprendre la ville au nom de l’empereur… Mais, alors que le siège est efficace et la prise de la cité proche, les Turcs se rendent aux Byzantins, sur la base d’accords secrets avec Alexis Ier.
Décidément peu amateurs de diplomatie orientale, et déçus de ne pouvoir livrer bataille et piller la ville, les Croisés conçoivent une méfiance de plus en plus aiguë à l’égard du basileus…

Et la suite ? C’est ici !

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