Saint-Patrick, un Boulonnais ?!

 

(Saint-Patrick, vitrail de la Cathédrale du Christ de Lumière, Oakland, Californie, EUA.)

A Boulogne, le 17 mars, dans les pubs, on fête la Saint-Patrick avec une certaine ardeur, en même temps que les millions de représentants de la communauté irlandaise, dispersée dans la monde, au gré des déportations dans les colonies pénitentiaires britanniques, ou de l’émigration volontaire massif vers les États-Unis. Ce n’est évidemment pas une fête à connotation uniquement religieuse, mais un moment culturel fort qui unit, partout, une diaspora très attachée à ses origines…

Mais, si Saint-Patrick, Maewyn Succat, de son nom de naissance, évangélisateur de l’Irlande, était en réalité originaire de Boulogne-sur-mer ?

C’est en tout cas ce qu’affirmait avec force un érudit anglais, William Fleming, dans un essai paru en 1907, « Boulogne-sur-Mer Saint-Patrick’s native Town ». Le sémillant chanoine y défend la thèse d’une origine boulonnaise de Patrick, contre toutes les théories qui le font naître, vers 387 en Bretagne insulaire, dans une ville de Cumbrie nommée Bannaven Taberniae. Et si cette ville était en réalité Bononia ?

(Cathédrale Saint-Patrick. Dublin.)

Que retenir des récits biographiques, les hagiographies, sur Saint Patrick ?

Qu’il serait né vers 387, donc, en Bretagne insulaire, dans cette mystérieuse ville de Bannaven Taberniae, identifiée comme Carlisle en Cumbrie… Qu’il aurait été enlevé à 16 ans par des pirates et emmené en Irlande pour y être vendu comme esclave… Qu’il aurait fui, âgé de 22 ans, guidé par Dieu, en bateau pour regagner sa Bretagne natale et sa famille… Qu’il se serait retiré, sur ordre divin, encore, en Gaule, au monastère Saint-Honorat, au îles de Lérins, dans la baie de Cannes, avant de devenir évêque d’Auxerre

Et enfin, qu’en 432, le pape l’envoie dans la lointaine Irlande dans le but d’évangéliser la population, encore très attachée à ses anciennes croyances, et que l’isolement a protégé des influences extérieures. Comme partout en Europe, la conversion de quelques princes, puis celle des rois de Munster, de Dublin et de Connacht, emporte les dernières réticences populaires face à la foi nouvelle.

C’est lui qui donne, pendant sa mission, à l’Irlande son symbole, le trèfle. Il s’en sert pour faire comprendre le dogme de la Trinité aux populations celtes. Bon… certes, le trèfle était déjà une plante sacrée pour les druides irlandais, repoussant les mauvais esprits, et incarnant le pouvoir de la déesse-mère, Brigit… Rien ne se perd, tout se recycle !

Il devient alors le premier évêque d’Irlande, fonde son siège épiscopal à Armagh, et prend le nom de Patricius, Pàdraig en gaélique, qui signifie « patricien »… C’est en effet aussi la culture latine, même délétère en ces temps difficiles, qui se propage avec le christianisme, dans les régions qui n’étaient pas sous influence de l’empire.

Et c’est à partir des monastères qu’il fonde qu’il parvient à évangéliser toute l’Irlande, formant une armée de moines qui en sillonnent les provinces.

Mais le travail de ces moines ne se limite pas à leur mission évangélique… C’est aussi grâce à eux que sont mis par écrit tous les récits mythologiques de l’Irlande celtique, une très riche tradition orale qui aurait été oubliée sans leur travail de compilation !

Chassant symboliquement les serpents d’Irlande, c’est à dire les résurgences païennes et maléfiques, Patrick ancre le christianisme dans la société, de manière très profonde, et c’est presque déjà une nation qui émerge de ces temps de la conversion.

(Icône orthodoxe russe de saint Patrick portant l’omophore et tenant un trèfle dans sa main droite. Moscou.)

Mais quels liens avec Boulogne ?!

Le chanoine Fleming affirme, quant à lui, avec force, que Saint-Patrick n’est absolument pas né en Bretagne insulaire, mais très probablement en Gaule, et plus précisément à Bononia, le Portus Itius de Jules César, le siège de la Classis Britannica…

Selon le chanoine de St-Mary de Moorfields, ce n’est que par pur chauvinisme anglais que la thèse officielle n’a pas été contestée par les historiens ! Et, s’appuyant notamment sur les recherches de Théodore Hersart de La Villemarqué, philologue breton et spécialiste de la culture celtique, il n’hésite pas à faire une critique acerbe de tous les ouvrages écrits sur la question, ainsi qu’une relecture des sources elles-mêmes, qu’il maîtrise toutes.

Bononia, siège de la Classis Britannica.

Quels sont ses arguments ?

Fleming décortique les textes, en dénonce avec vigueur les incohérences, mesure les distances en miles, reconstitue le parcours du jeune Maewyn sur les cartes, traque les preuves étymologiques, et il faut admettre que ses arguments sont séduisants…

Parmi ceux-ci, on peut en retenir quelques uns :

  • Né en Bretagne ? Sans doute ! Mais il faut se souvenir que l’aire culturelle de la Bretagne, débordait alors largement sur les côtes du Boulonnais, tandis que les Romains, occupés ailleurs, délaissaient leurs possession de la Côte d’Opale, alors que la piraterie saxonne se développait dans le Détroit…
  • Bonaven et Bononia… Étrange ressemblance, non ?
  • Certains récits font de Calphurnius, père de Maewyn le gardien d’un phare prestigieux, et on ne peut s’empêcher de penser à la Tour d’Ordre, bâtie par l’empereur Caligula sur les falaises de Boulogne. Saint-Fiacc, un des hagiographes de Patrick, évoque Nemthur comme lieu de sa naissance.Or, les Celtes appelaient Nemtor cette fameuse Tour d’Ordre…
  • Le père de Maewyn aurait été un décurion, et non un diacre, interprétation qui serait dû à une erreur de copiste… Il aurait pu, alors, appartenir aux derniers officiers de la Classis Britannica.
  • Les différents lieux de naissance, que se disputent de nombreuses villes de Bretagne sont tous faux, selon Fleming, qui démontre que le saint n’est pas né au Pays de Galles, ni en Écosse, ni même en Grande-Bretagne.
  • Le roi Niall d’Irlande, Niall aux Neuf Otages, ravisseur de Maewyn, aurait bel et bien navigué jusqu’au port de Boulogne et se serait illustré dans le pillage des côtes de la Gaule.
  • Patrick était déjà chrétien, et Bononia et le peuple des Morins ont été convertis assez précocement par Saint-Firmin, dès la fin du IIème siècle.

Ainsi le chanoine Fleming résume-t-il son argumentation :

 

« Boulogne-sur-Mer, ou ancienne Bononia, a été appelé par le même nom, »Bonaven», comme la ville dans laquelle St. Patrick situe sa naissance. Boulogne possédait un camp romain, et cela justifiait donc le nom de Bonaven Taberniae, mentionné dans la « Confession ».

La tour de Caligula, sur les falaises du nord-est, a été appelée « Turris Ordinis» par les Romains, mais « Nemtor » par les Celtes gaulois, comme l’explique Hersart de La Villemarqué États dans sa « Légende Celtique ».

Il est certain que Niall des Neuf Otages a fait usage du port de Boulogne quand il a envahi l’Armorique à la vingt-septième année de son règne, et qu’il est mort assassiné dans ce port. […] Le retour de Niall de sa première expédition en-Armorique avec des captifs, dont Saint-Patrick, en l’an 388, correspond précisément avec la quinzième année du saint, qui est né en 373. Ce fait est non seulement attesté par Keating, mais par Hersart de La Villemarqué dans sa « Légende Celtique » qui raconte que Calphurnius, le père de la Saint-Patrick, était un officier romain en charge de Nemtor, qui habitait avec sa famille dans une villa romaine, qu’il fut tué et son fils fait prisonnier par une flotte ennemie qui venait d’Irlande. Nemtor était le nom de la tour, mais aussi le nom du quartier de la tour, et situé dans les faubourgs de Bonaven. […]

L’impression que Bononia, ou Boulogne, était la ville natale de Saint-Patrick est confirmée par Probus; il raconte tout le malheur qui a accablé Calphurnius et sa famille alors qu’ils vivaient tranquillement dans leur pays d’origine (in patria), et dans leur ville côtière d’Armorique. L’Armorique a ensuite été incluse dans la province de Neustrie, l’un des royaumes des Francs. Probus stipule que Saint-Patrick est né en Neustrie. […]

St. Patrick, après la vision, dans laquelle il a été dit qu’il devrait retourner dans son pays natal, a navigué en Gaule et non vers la Grande-Bretagne. […]

Alors, que penser de la thèse de Fleming ? Difficile de se prononcer sur la question !

Certes, il met en avant un faisceau de présomptions, et remet en doute les théories les plus répandues. Mais si les sources qu’il critique sont en effet critiquables, rien n’indique que celles sur lesquelles il s’appuie soient forcément plus fiables…

En tout cas, la possibilité de classer Saint-Patrick parmi les personnalités boulonnaises ferait entrer Boulogne dans cette joyeuse communauté mondiale des fervents de Saint-Patrick !

D’ailleurs il ne s’agirait pas des seuls liens de notre ville avec l’Irlande. A la fin du XVIIème siècle, quand les Stuartistes fuient les îles britanniques, ils sont accompagnés dans leur exil en France par un nombre conséquent d’Écossais, mais aussi d’Irlandais, les fameux Jacobites, dont certains s’installent dans notre port et deviennent volontiers marins et pirates.

Mais ceci est une autre histoire, qu’on vous racontera un autre jour…

Ici, le texte intégral du livre du chanoine Fleming ! In english !

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